Avec un plaisir qu’il ne cherche jamais à dissimuler, Abdel Raouf Dafri feuillette les six pages que le magazine L’Incorrect, plutôt de droite, a consacré à son film et à sa personne. « Vous avez vu ça ? », balance-t-il.

Sur une table de son troquet parisien préféré, Abdel Raouf Dafri a posé ses lunettes aux verres fumés qu’il se remet sur le nez de temps en temps, un livre de Pierre Péan et un petit carnet dans lequel il note les écrits qui méritent d’être retenus. Citations en noir, source en rouge. Le carnet est aussi bien tenu que l’homme est mis. Cravate rayée, gilet gris, chemise blanche. « Quand je me regarde dans le miroir, je remercie ma mère ».

Elle est celle qui a écrit le scénariste et la raison pour laquelle il n’a « jamais eu besoin d’admirer personne dans le cinéma ». On n’aurait pas pu compter le nombre de phrases prononcées commençant par « ma mère me disait » suivi d’une formule énoncée en arabe qu’un accent français mâtine. Il aimerait même qu’on le présente comme « fils de sa mère et frère de ses sœurs ». C’est pour ça dit-il, qu’il a été content de voir le mouvement #MeToo arriver, « tous ces mecs, ces porcs, doivent tomber ». De toute façon, il n’est « jamais à l’aise quand ça commence à trop sentir la couille ». Dans son cas, ça serait presque une faute professionnelle car c’est ce que sentent tous les mondes qu’il s’est attelé à décrire en tant que scénariste. Dafri excelle dans le récit des histoires de bandits et de mafieux sûrement parce qu’il a grandi dans le Nord au milieu de voyous « qui suçaient des cailloux ».

La trousse, le café et le carnet

L’école, j’en avais rien à faire

Sûrement aussi parce que ces films là, il adore et a adoré en regarder. On se jurerait que son regard s’est mouillé à l’évocation de la fin du Parrain 1, quand Don Vito Corleone déclare qu’il aurait aimé voir son fils Michael devenir sénateur. « Sénateur Corleone », répète Dafri. Rien à voir, pourtant, avec son histoire personnelle.

Dafri est un fasciné qui n’a jamais plongé. Surement que la fascination pour ce monde-là cesse dès qu’on y plonge. Il n’aurait jamais pu être un voyou comme son père l’était. C’est lui qui le dit. Ce n’était pas un mauvais gosse, juste le type de gamin doué qui quitte l’école dès l’adolescence et avec légèreté – « j’en avais rien à faire ». Comme s’il savait déjà que « l’école, c’est pour enseigner aux enfants de la classe pauvre le respect des hiérarchies sociales ». C’est ce que Jules Ferry a dit, il a pris soin de le noter dans son petit carnet. Ses parents lui ont mis très tôt dans la tête l’importance d’être éduqué, cultivé. Ce sont les analphabètes qui mesurent le mieux l’importance du savoir.

Il énumère tous les petits boulots qu’il a faits et raconte qu’il n’avait aucun problème à changer de nom et à se faire passer pour un Italien pour décrocher un boulot ou mettre une jolie blonde dans son lit. Ces souvenirs là sont ceux qui l’amusent le plus. « Gino », « Francis Panama », des pseudos d’acteurs de films coquins. « Appelle-moi comme tu veux tant que tu me donnes le boulot ». Avec sa culture et sa gouaille, il dit qu’il se savait meilleur que les autres alors si c’était seulement le prénom qui dérangeait, il en changerait. On le trouve cynique, il lève le doigt, réfute et répond « pragmatique ». Son jeu c’est celui-là, ne jamais laisser aux autres la possibilité ni l’envie de le rejeter. C’est peut-être parce qu’il s’est partout imposé qu’il déclare avoir toujours été heureux et n’avoir aucune revanche à prendre. Pourtant, il est partisan de ceux qui estiment que pour faire changer un système il faut être à l’intérieur de celui-là, c’est comme ça qu’il voit sa place dans le cinéma.

Abdel Raouf Dafri s’est confié pendant trois heures trente au BB

Dafri parle comme il écrit : vite et fort

Lui se sait et se sent français. Et c’est comme s’il n’avait pas besoin d’attendre des autres qu’ils lui reconnaissent cette qualité. « Il faut refuser le déterminisme y compris par les mots en disant ‘Moi, je suis français’. » Il fustige les jeunes Franco-Algériens qui revendiquent leur algérianité : « Va y vivre en Algérie si t’en es si fier ! ». On lui dit que ce propos fleure bon l’extrême-droite, il répond qu’on intellectualise. Cet athée convaincu considère que l’islamophobie n’existe pas, « les mecs ont pas peur de l’islam, ça existe depuis le 5e siècle, non, c’est juste une autre manière d’être raciste et de pouvoir dire qu’on n’aime pas les bicots ».

Discuter avec Abdel Raouf Dafri, c’est être prêt à recevoir des phrases par milliers, des extraits de livres, de films, ponctués de quelques gimmicks. « Il faut ouvrir les livres », « je préfère bosser avec un mec de droite qu’un socialiste » « si j’avais monté une comédie avec Dubosc on m’aurait donné des millions », « le principe, c’est marche ou crève et si tu cours c’est encore mieux ». C’est ce que le parcours de ses parents lui a appris. C’est aussi sa réponse quand on lui parle du climat social : « On est à un carrefour de choix de société, on a élu un président qui a 40 ans, qui est ultralibéral, pour lui c’est le marché qui a raison, il a beau vous dire que ce sera sans douleur, c’est pas vrai ».

Abdel Raouf Dafri s’entretient avec vous comme il écrit ses scénarios. De manière rapide, dense et physique. Il approche ses yeux bleus très près, vous tient le bras, le lâche, puis vous prend la main comme si vous vous apprêtiez à conclure un quelconque deal. Et il crache des morceaux que vous ne lui avez même pas demandé. « Les gens qui disent que j’ai la grosse tête, j’ai envie de leur répondre ‘Mais allez, ferme ta gueule, je vais t’envoyer ma sœur, elle va te gifler’ ».

Il se lève, s’assoit, reproduit quelques scènes de films cultes en bras de chemise. Abdel Raouf Dafri aime faire le fanfaron. Mais le fanfaron éclairé. Il dit que Mohamed Ali aussi faisait le fanfaron. C’était pour tuer sa peur.

Latifa OULKHOUIR

Crédit photo : Marek DAGUE (Speos)

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