BB : Vous vous souvenez de la première fois ou vous vous êtes dit que vous vouliez faire un film sur la guerre d’Algérie ?  

Il y a très très longtemps. Il n’y a pas eu de « buisson ardent », en plus moi je suis 100% athée. Par contre, je suis venu dans le ciné car je voulais faire un film sur la guerre d’Algérie et pulvériser les idées préconçues. Il faut parler du massacre de Melouza par exemple, ou des hommes, des femmes et des enfants ont été tués par le FLN car le village soutenait le MNA (mouvement indépendantiste rival du FLN, ndlr).

Je voulais casser le cliché selon lequel le FLN était le chevalier blanc de la même manière qu’il faut casser celui selon lequel la France a tout de même fait des trucs bien là-bas. Moi, les gaulois de souche qui glorifient la colonisation, je les remets à leur place et les descendants d’immigrés qui glorifient l’Algérie, je leur dis d’aller y vivre. La guerre d’Algérie cristallise un mode de pensée binaire.

On arrive en 1830 là-bas car il y a une vieille dette non réglée par la France sur le blé. L’Algérie est un grenier à blé à l’époque. Alors on débarque en 1830, on massacre et on vide les caisses du dey d’Alger. On ramène tout en France et on se retrouve avec la terre d’Algérie sans savoir ce qu’on va en faire. D’abord on y envoie tous les mecs qui se font arrêter suite à la suppression des ateliers nationaux en 1848. Pour beaucoup c’est un choc thermique et pas mal vont mourir du choléra et d’autres maladies. Puis arrive le Second Empire, il y a une expansion industrielle et le capitalisme va devenir colonialiste. Sauf que pour exalter le colonialisme, on ne peut pas parler du business alors on va dire que l’on va venir les éclairer, partager, alors qu’on ne vient que pour faire du business. Sartre a tout compris à ce sujet.

Je ne demande pas à la France de s’excuser mais de parler de cette période

BB : Ça veut dire qu’il n’y avait pas d’aspect racial ?

Concernant l’aspect racial, c’est simple, seuls les chrétiens étaient considérés comme français, c’est clair, il fallait être né catholique. Et tout ce qui n’est pas français, est considéré comme une sous-race. Ensuite, là où est la prédominance politique est la prédominance économique donc celle des produits.

On donne ensuite au colon, l’idiot utile, la possibilité de s’installer en lui donnant les terres appartenant aux algériens. Et on a embauché ceux à qui on les avait volées pour qu’ils travaillent dessus. Alors oui, ils faisaient de l’argent mais les colons qui n’avaient pas de réseau crevaient de faim. Après, on ne peut pas nier aussi que la colonisation française a maintenu les indigènes à un niveau très bas.

Encore une fois, cassons les clichés. Je ne demande pas à la France de s’excuser mais de parler de cette période, d’éduquer. C’est ce que je m’attelle à demander avec mon film.

BB : Vous avez rencontré des difficultés pour monter ce film ?

Les gens de gauche ne veulent pas voir ce film.

BB : C’est qui, les gens de gauche ?

Les gens de gauche, ce sont les socialistes. C’est Guy Mollet qui nous a entraînés dans la guerre d’Algérie. La SFIO c’est Mitterrand pour qui l’Algérie était française. La première guerre du Golfe, c’est Mitterrand qui nous y emmène, pour la deuxième, c’est Chirac qui refuse d’y aller, un mec de droite. Comme c’est un mec de droite, De Gaulle, qui a rendu son indépendance à l’Algérie, quoi qu’on dise sur les motifs.

Alors moi, Abdel Raouf Dafri, j’en déduis qu’à chaque fois qu’il y a une ratonnade, les socialistes ne sont jamais très loin. Il n’y a pas de camp du bien dans la guerre d’Algérie, c’était pas la guerre des étoiles, et l’armée française a fait son travail de la manière la plus sale et on l’a éduquée comme ça. Dans la logique coloniale française, un Arabe ne vaut rien.

Alors oui, j’ai eu des difficultés à monter les films, il faut saluer mon producteur, Marc Missonnier, qui a mis la main à la poche. Il est dans le rouge avec mon film. Il faut que le film marche pour des gens se disent que des films sur l’Algérie marchent, c’est ce que j’espère. Que les films sur la guerre d’Algérie deviennent un genre. Ceux qui ont refusé le film disaient que c’était trop clivant, trop violent. Y’a même un producteur qui a refusé en disant qu’il avait peur que les exploitants refusent car c’est un film qui va attirer les Arabes. On en est là.

Alors j’ai eu 4 millions d’euros de budget, c’est peu pour un film de guerre mais en terme de talents, j’ai eu 50 millions d’euros.

Les Français comme les Algériens ne peuvent pas dire ‘On a été géniaux’

BB : Vous dites que l’armée française a fait son travail de la manière la plus sale, vous vous êtes fixé des limites concernant les scènes de violence ?

On ne demande pas ça à Martin Scorsese. Ma seule limite, c’est de ne pas tomber dans la pornographie. J’ai des problèmes avec le sexe et la nudité à l’écran. Je voulais qu’on puisse regarder mon film en famille, avec les mères et ma mère en particulier. Je n’avais pas moyen de gérer la chose. Il faudrait parler des viols mais je ne voulais pas évacuer ça en une scène ou une anecdote. Et puis le cinéma, c’est pour divertir.

BB : Vous ne voulez pas éduquer aussi avec ce film ?

J’ai un point de vue sur la guerre d’Algérie, je l’ai transmis à travers mon film. Les Français comme les Algériens ne peuvent pas dire « On a été géniaux », c’est ce que j’ai voulu montrer. J’ai grandi avec les films et les films qui divertissent et qui font réfléchir sont ceux que je préfère. Moi je ne fais de film pour les hmars (les ânes en arabe, ndlr) qui n’ont pas envie de réfléchir.

BB : Ça vous a réconcilié avec quelque chose de faire ce film ?

Je n’ai jamais eu aucune revanche à prendre sur quoi que ce soit. Je suis un mec heureux et j’ai toujours été un mec heureux. J’ai été ou le vent me porte, j’ai été ouvrier puis animateur radio, ça faisait rire ma mère qui me disait « On te paye pour parler à la radio ? Il y a vraiment des gens qui ont de l’argent à perdre ». J’ai même été DJ dans des boîtes où on refusait les Arabes. Ce film, c’est juste pour dire la vérité car quand on aime son pays, on lui doit la vérité.

BB : C’est vous qui n’avez pas voulu de tête d’affiche pour ce film ?

En France, ils aiment bien les têtes d’affiche. Moi, ce casting, je le trouve bien comme il est. Après, au début, on m’a dit « Il faut que tu prennes des gens connus ». J’ai dit « OK, on va envoyer à tel acteur ». Je rencontre l’acteur et il me dit que mon film est violent mais comme je n’attends pas après lui, je lui réponds que c’est un film de guerre. J’avais l’impression de jouer aux échecs, je joue tout en sachant qu’il va dire non. Un mois passe et il me rappelle, il me dit « Je suis très embarrassé mais quand ton film sortira il y aura une polémique et je ne l’assumerai pas ». A ce moment-là, moi, je me suis senti libéré.

Ouvrez des livres, parlez de ce dont vous avez envie de parler, faites-le sans envie de revanche

BB : Vous teniez à le réaliser ce film ?

Non, pas du tout. Moi, j’ai pas besoin d’aller tourner, rencontrer des gens, sélectionner. Je suis dans ma grotte, je suis un ours, j’aime bien me lever à midi, écrire, regarder des films et me coucher. Du coup, je suis devenu réalisateur comme quand on va à l’usine. Je me suis dit il va falloir devenir réalisateur, donc ferme-là et va travailler. J’ai mis ma casquette, je savais ce que je voulais. Maintenant je me rends compte que ça m’a permis d’apprendre des choses sur l’écriture.

BB : Vous portez quel regard sur les initiatives visant à diversifier les plumes dans le cinéma ?

Moi, à l’époque, je me suis dit « Quel est le média qui me permet de raconter des choses ? ». Je ne sentais pas la fibre littéraire donc je me suis dit qu j’allais écrire des scénarios. Les formations, c’est bien mais il faut s’affranchir de ça. T’as un cerveau, un carnet, un stylo et ton âme et tu as tous les films à disposition. Ouvrez des livres, parlez de ce dont vous avez envie de parler, faites-le sans envie de revanche et ne basculez dans le sentimentalisme sur une histoire.

Ce que je dis aux jeunes qui ont une origine et un statut social de la galère, c’est que si vous voulez réussir dans le cinéma, il faut raconter une histoire de dingue. Il faut garder en tête que tout le système a été fabriqué pour que n’en jouisse qu’une seule catégorie. Et dans le cinéma français, il n’y a que des bourgeois.

Propos recueillis par Latifa OULKHOUIR et Audrey PRONESTI

Crédit photo : Marek DAGUE (Speos)

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