Ne jamais prononcer le nom de Saddam Hussein dans la rue. La consigne aussitôt transgressée par la petite sœur de Feurat Alani déclenche la colère de leur cousine qui s’empresse de les ramener vers la voiture. Feurat Alani a alors neuf ans, c’est son premier voyage en Irak et il rencontre la dictature.

Presque deux décennies plus tard, l’enfant devenu reporter et producteur nous prend par les sens et nous embarque dans son Irak ; un Irak intime fait de glace à l’abricot, de feux d’artifices artisanaux et de volutes de fumée de cigarettes. Les anecdotes tirées de son histoire personnelle offrent un éclairage précieux sur l’histoire récente de l’Irak. Une histoire complexe, chamboulée par les guerres qui s’y sont succédées presque coup sur coup, laissant un pays meurtri où est né un monstre, celui qui a envahi les 20 heures et les imaginaires collectifs : « État islamique ». 

De cette organisation terroriste, il est peu question dans le récit de Feurat Alani. Sa démarche va à contre-courant de l’actualité à mille à l’heure et des experts de salon qu’elle charrie. À la lisière du documentaire et de l’autobiographie, son témoignage prend le temps. Et pourtant, comme un pied de nez, son projet naît d’abord sur Twitter, le temple de l’immédiateté. 1 000 fois 140 signes où il nous prête ses yeux et ses sens pour raconter l’Irak. Des tweets soignés, délicats comme des haïkus, figurent désormais sur les pages d’un roman graphique, Le parfum d’Irak, et sont aussi à l’origine d’une websérie documentaire animée de 20 courts épisodes actuellement diffusée sur le site d’Arte.

L’association des talents de conteur de Feurat Alani et de ceux du dessinateur Léonard Cohen font de ces deux formats des œuvres absolument géniales. Léonard Cohen retranscrit brillamment les émotions, les souvenirs, qu’ils soient olfactifs ou visuels, de Feurat Alani. Et de souvenir en souvenir, on découvre « l’injustice de l’embargo » qui a pesé sur la vie des Irakiens, la violence de la dictature, la bêtise de l’invasion américaine en Irak et ses terribles conséquences. On découvre l’auteur au travers de destins, ceux des membres de sa famille notamment, et d’anecdotes qui sonnent comme des paraboles pour raconter et transmettre un Irak à hauteur d’hommes et de femmes. « L’Irak dont j’ai rêvé, enfant, celui que mon père a tant aimé (…) Cet Irak n’existe plus ».

Héléna BERKAOUI

Feurat Alani, Le parfum d’IrakArte éditions/Éditions Nova,

La série animée est à voir ici sur le site de la chaîne franco-allemande

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021