30 portraits des mères, tantes et grand-mères des comédiennes de la troupe Kahina et Cie sont exposés à la MJC de Créteil (94). Ces photographies accompagnent les représentations du spectacle Sois Re-Belle et T’es Toi !

« Nous jouions dans une salle où les murs étaient blancs. Il fallait les habiller. Alors comme on rend un vibrant hommage aux mères dans la pièce, on a voulu qu’elles soient là ». Ainsi est née la série de portraits Chibanias, nos mères-courages. Parmi les 30 femmes, aujourd’hui décédées pour la plupart, on retrouve la mère de Salika Amara, à l’origine de l’exposition. Cette professeur de Lettres retraitée est directrice de la troupe Kahina et Cie et présidente de l’association Fils et Filles de la République, créée après les révoltes urbaines des quartiers populaires de 2005.

IMG_5440c

Une Chibania anonyme

Ces femmes ont vécu la majeure partie de leur vie en France. Elles sont représentées par des photos d’identité datant de leur arrivée, ou des décennies plus tard, les rides masquant une partie des tatouages traditionnels bleutés. Certaines sourient, d’autres ont le regard froid. « L’exposition symbolise toutes les mères, toutes les Chibanias, c’est une exposition universelle”, précise Salika Amara. “Elles sont anonymes car représentatives de toutes les Chibanias, de toutes ces femmes restées dans le silence, dans l’anonymat, dans l’invisibilité. J’ai demandé aux filles une photo de leur maman, pour qu’elles nous accompagnent, pour que leur œil protecteur soit là, pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli.

« On ne parle pas suffisamment des femmes Chibanias »

IMG_5477e

Salika Amara, directrice de Kahina et Cie

Depuis les années 70, Salika Amara a pris la scène pour parler des femmes et de leurs conditions de vie. Le théâtre est une arme dont elle abuse, comme pour rattraper l’invisibilité de sa mère, de leurs mères, des mères qui restent dans l’ombre de leur mari, à l’extérieur du foyer du moins. « À la maison, elles avaient la parole car au sein de la famille, il y avait un matriarcat relativement puissant. La mère, c’est celle qui fait le lien entre les enfants et le père, c’est le ciment de la maison ».

Elle poursuit : « Aujourd’hui, on parle de la lutte des Chibanis [cheveux blancs en arabe], notamment des Marocains retraités de la SNCF, de ceux qui vivent dans les foyers Sonacotra. Mais on ne parle pas suffisamment des femmes, de celles qui étaient militantes pendant la guerre d’Algérie. Elles ont porté des valises, elles ont caché des gens. Mais au lendemain de l’indépendance, elles sont retournées dans leur cuisine. »

Force, courage et patience des Chibanias

Najat Bouhou, 49 ans, est membre de la troupe. Sa mère figure dans l’exposition. Cette fille d’un Berbère du Sahara et d’une Berbère d’Agadir est la cadette d’une fratrie de sept enfants. « Ma mère était très protectrice. Les souvenirs que je garde d’elle, c’est sa force, sa patience, son courage. Elle est venue en France en 1968, puis elle est repartie car elle n’a pas aimé la vie ici. Mon père est resté, alors elle est revenue en 1975. Elle ne connaissait personne, elle ne parlait pas français. J’ai rencontré Salih [Salika Amara] un mois après le décès de ma mère. Elle m’a parlé d’un spectacle pour rendre hommage aux mères. J’ai dit ‘oui’ tout de suite« .

La comédienne se remémore la place de sa mère dans leur foyer. « Chez nous, c’est l’homme qui prenait la parole, c’est l’homme qui décidait, rapporte-t-elle. Ma mère ne travaillait pas, elle vivait à travers mon père. Il faisait toutes les démarches, suivait notre scolarité. Ma mère s’occupait de la maison, de nos problèmes, elle gérait les comptes pour les courses, elle faisait à manger. Elle était invisible dans la société mais elle était visible pour nous. Mon père ramenait l’argent, mais c’est auprès de notre maman qu’on a trouvé la force de s’intégrer. Ma mère, je veux lui ressembler, surtout pour la patience. On en a de moins en moins avec la nouvelle génération« .

Se réapproprier la parole

IMG_5470d

La troupe Kahina et Cie au Conservatoire Marcel Dadi de Créteil

Avant l’exposition, les Chibanias étaient d’abord à l’honneur dans la pièce de théâtre Sois Re-Belle et T’es Toi !, où des comédiennes « dites des quartiers populaires » exposent leur vision de la société, « des femmes qui se racontent et se la racontent« . Elles ont dix sur scène, vêtues du duo jogging/baskets, la tête couverte, par des bonnets de ski, péruviens, ou autres couvre-chefs en laine. Il y a Najat la nourrice, Leïla la standardiste, Vanessa l’AVS (assistante de vie scolaire). Avec leurs nouvelles copines de l’atelier d’insertion, joliment rebaptisé atelier bien-être, elles font un peu d’exercice, sous les ordres de la coach Anne-Charlotte de Romorantin, d’abord mal à l’aise devant « toutes ces arabes » qui vivent dans cette banlieue trop éloignée de la capitale.

Elles usent d’humour et d’émotions, pour combattre tous les préjugés dont elles sont victimes. « Elles se réapproprient leur parole et la balancent au public« , explique Salika Amara, qui est aussi une ancienne militante des luttes de l’immigration, notamment lors de la Marche des Beurs pour l’égalité et contre le racisme en 1983. « A travers ces femmes-là, c’est toute la lutte des femmes. Nos mères ont été féminines et féministes à leur manière. Il n’y a pas que le MLF [Mouvement de Libération des Femmes] des années 70 ou Osez le féminisme d’aujourd’hui« . Le féminisme que sa mère lui a transmis ? Ne jamais renoncer, faire face à l’adversité quoiqu’il arrive.

IMG_5433b

Une Chibania anonyme

Certaines comédiennes jouent des mères de famille ou tout simplement les jeunes, quadras et quinquagénaires qu’elles sont. Elles rendent hommage à leur mère en chanson, les mimant pleines d’auto-dérision dans la préparation du pain ou du couscous sous la drôle de chanson Fais-moi du couscous chérie. Elles abordent aussi avec humour les publicités mensongères dans les magazines féminins, les dragueurs relous dans le métro. Puis reviennent à la maternité, l’air sévère, avec des histoires plus graves, comme celle de ce jeune qui rate son bac pro, ne peut se réinscrire dans son lycée et finit par « tenir les murs« , dénonçant ainsi « la politique de l’échec [scolaire] qui marche, dans les ZEP, RASED, REP, Coup de pouce et écoles de la deuxième chance« . La pièce rejoint aussi l’actualité en évoquant une pauvre mère dont le fils part faire la guerre dans un pays dont il ne connaît même pas le nom du président.

Rouguyata SALL

Exposition Chibanias : jusqu’au 17 février à Créteil puis à la MPT Youri Gargarine de Champigny-sur-Marne puis à Nancy et à Roubaix.

Articles liés

  • Franck Gastambide face au BB

    Un droit de réponse qui se transforme en débat enrichissant sur la création culturelle des quartiers populaires. C'est le programme proposé par cette rencontre entre Franck Gastambide et la rédaction du BB, après la publication de notre édito acide sur ses films. Rencontre.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 30/11/2021
  • Avec ‘Suprêmes’ NTM back dans les bacs

    Félix Mubenga n'a pas pu voir l'explosion du groupe de rap mythique NTM. Il n'était pas né. Mais deux décennies plus tard, il est parti voir le biopic du légendaire duo de Seine-Saint-Denis, 'Suprêmes' réalisé par Audrey Estrougo. Et c'est grand oui, pour notre contributeur qui raconte cette plongée enflammée dans une époque pas si différente de la nôtre. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 23/11/2021
  • Au nom du rap, une œuvre collective pour réconcilier tous les mondes

    'Au nom du rap' est un livre unique, entre poésie et illustrations. Un recueil de proses qui veut redonner ses lettres de noblesses à un genre musical encore trop souvent dénigré par certaines élites culturelles. Anissa Rami s'est entretenue avec Elena Copsidas à l'origine de l'ouvrage, ainsi qu'avec les artistes qui ont participé à cette oeuvre collective singulière.

    Par Anissa Rami
    Le 11/11/2021