Miguel Shema : Le titre de votre livre c’est : « Le petit manuel antiraciste pour les enfants (mais pas que) » c’est qui le « mais pas que » ?

Rakidd : En fait c’est pour les adultes. J’avais à cœur de faire quelque chose qui puisse être lu par les enfants et par les adultes. Je vois que beaucoup d’adultes l’achètent, ça fait très ludique, ça fait très enfant, mais en fait si un adulte creuse il se met face à ses propres biais racistes. L’enfant ne les a peut-être pas encore. À 9 ans, 10 ans, c’est normal qu’un enfant ne comprenne pas que c’est raciste le blackface, mais un adulte c’est déjà très différent.

 

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Le blackface expliqué aux enfants par Rakidd. 

Comment l’idée du livre vous est venue ? Est-ce un livre que vous auriez voulu avoir  enfant, ou jeune adulte ?

Le racisme est un thème que je traite assez souvent sur mon blog, « Les gribouillages de Rakidd », et il y a aussi l’époque qui m’a poussé à le faire. On est devant plein de nouveaux termes, « l’intersectionnalité » par exemple, et je ne vois pas de réponse pour enfant dans les libraires. Les livres que j’ai vu en librairie ne me satisfaisaient pas. Et tant qu’enfant j’aurais voulu quelque chose de plus poussé, c’était assez naïf ce qu’on voyait en librairie. Du genre : Benjamin n’aime pas Mamadou parce que Mamadou est Noir. C’était un peu à la Benetton, comme si ce n’était qu’une question de couleur et que si nous nous tenions tous la main, tous ces problèmes seraient réglés. Alors que ça va plus loin que ça.

J’aurais voulu avoir quelque chose qui allait plus loin dans la description de la domination. 

Rakidd et son alter ego, peut-être un peu moins soucieux que son dessinateur.

Est-ce qu’il y a des moments dans votre enfance où vous auriez voulu un livre comme le votre, où vous ne compreniez pas ce qu’il se passait et nulle part autour de vous vous aviez les clefs d’explication de ce qui se passait ?

Que le racisme ne soit qu’une question de couleur de peau, enfant on ne le comprend. On se dit qu’il y a un souci plus profond. Je me souviens quand j’étais petit, un élève avait arrêté de jouer avec un autre élève parce que ses parents lui avaient dit : « Ne joue pas avec lui parce que c’est un arabe ». Mais les deux enfants avaient joué ensemble pendant 6 mois de l’année scolaire, et d’un coup l’enfant arabe se voit rejeté par l’autre à cause d’une histoire de couleur de peau. Mais ça ne peut pas être que ça. J’aurais voulu avoir quelque chose qui allait plus loin dans la description de la domination.

 

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Des compliments qui font plus mal qu’autre chose…

Un passage qui m’a beaucoup plu, c’est le chapitre : « Des truc à ne pas dire même si tu crois que c’est sympa ! », par exemple le « waw, tu parles sans accent ! », et toutes ces petites surprises que les Blancs ont lorsqu’on ne correspond pas à l’image qu’ils avaient de nous. Ma question c’est : celui que vous avez le plus reçu c’est lequel ?

Celui que j’ai pas mal reçu c’est : « tu parles bien pour un arabe ». Et celui que j’ai vraiment le plus reçu c’est : « ah c’est cool toi t’es pas un lascar ». Je l’ai reçu très tôt, au début de l’adolescence. En mode : « t’es pas un vrai arabe, toi t’es pas un lascar ».

Tous les jours on a des sorties racistes, ou islamophobes, et je ne pouvais pas ne pas parler de ces questions.

Qu’est-ce que c’est de sortir un livre comme le votre, dans le climat actuel ?

Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi violent. En sortant un livre pour enfant qui parle de racisme, je me disais que tout le monde était un peu près d’accord sur le fait qu’il fallait lutter contre le racisme, mais en fait pas du tout. Mais entre Zemmour, la montée des extrêmes, et le bullshit du « on ne peut plus rien dire », c’est vrai que c’est fatigant. En plus on entend tellement de propos racistes à longueur de journée.

Ils n’ont pas lu le livre, mais juste parce qu’on parle de racisme ça les dérange.

Après c’est le côté négatif, j’ai plein de profs qui l’achètent, le livre a quand même un bel impact. Mais on ne peut pas nier le fait, qu’effectivement, il y a plein de gens que ça dérange juste le fait que l’on parle de racisme. Ils n’ont pas lu le livre, mais juste parce qu’on parle de racisme ça les dérange. Par exemple sur la couverture j’ai mis un Blanc, et on m’a dit : « bien évidemment c’est toujours les Blancs les méchants », comme si ce n’était pas eux les dominants.

 

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Les solutions proposées par Rakidd pour agir sur le racisme à son niveau. 

Dans une interview pour France TV Slash vous disiez qu’au départ vous dessiniez en voulant faire rire, et que tout d’un coup des questions de l’actualité, de domination, de choses que vous pouviez vivre par ailleurs comme l’islamophobie par exemple, se sont imposées à vous. Comment  ces sujets ont intégré votre travail ?

Ce n’est pas quelque chose d’agréable, ça s’impose à moi. Au départ quand je me lançais dans le dessin, je voulais faire des dessins pour enfants, raconter des contes, raconter des petites histoires. Mais ma page prenant de l’ampleur je ressentais comme une responsabilité de parler de ces questions. Tous les jours on a des sorties racistes, ou islamophobes, et je ne pouvais pas ne pas parler de ces questions. En tant qu’artiste tu ne peux pas continuer comme si toutes ces questions n’existaient pas.

Plus ça va, plus tous ceux qui veulent percer sortent leur petite phrase raciste.

Vous sentez une évolution de la parole raciste depuis ces dernières années ?

Clairement ! Plus ça va, plus tous ceux qui veulent percer sortent leur petite phrase raciste. Regardez Valeurs Actuelles qui dessinent la député Danièle Obono en esclave et qui s’étonnent qu’on leur dise que c’est raciste. Ils savent très bien ce qu’ils font. Ils ont même osé dire « on l’a dessiné à son avantage », en gros « on l’a pas dessinée comme Banania donc c’est bon ». On en est arrivé là, et en plus on en débat. Si encore tout le monde disait que c’est n’importe quoi, non, on débat pour savoir si c’est raciste ou pas. En fait on a perdu du terrain, le racisme a gagné beaucoup de terrain. Et ce livre est là pour que les enfants repartent sur des bonnes bases.

Miguel Shema 

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