On n’est pas, on devient. On n’est pas enraciné dans une culture qui nous déterminerait pour une vie entière. Voilà pour les principes. Reste à comprendre comment cela peut se traduire dans la vie d’une enfant. Avec Molière et Shéhérazade (1), Fawzia Zouari dessine ce parcours qui l’a menée d’un côté à l’autre de la Méditerranée, de Tunis à Paris, de l’arabe au français. Petite fille, née dans la région du Kef, dans un village où la modernité n’a aucun sens jusqu’au jour où le président Bourguiba ouvre les écoles aux filles comme aux garçons. Cette fois, les oncles ne viendront pas jeter les cahiers d’école de Fawzia comme ils l’ont fait pour ses sœurs. Elle ira à l’école, au lycée, à l’université à Tunis et à Paris en entrecroisant sans cesse ses deux langues, l’arabe et le français.

Comment choisir l’arabe quand on se destine à écrire alors que le poète, le romancier ou le conteur se placent inévitablement face au Livre qu’il faut écrire avec une capitale, le Coran qui mêle à la fois le juste, le beau et le vrai, face auquel toute production, toute inspiration même est suspecte et pour tout dire vouée à la médiocrité. La sacralisation de la langue interdit à l’homme et plus encore à la femme de s’en emparer pour raconter des histoires dont l’inspiration ne peut être que diabolique. Si l’ange Gabriel est le souffleur du Coran, du récit indépassable, le djinn impie inspire celui qui veut écrire des histoires et les signer de son nom. Une démarche est donc vouée à l’échec, impossible même. « Toute la oumma s’en tient à l’adage ‘Allah nous garde de dire je’, opposant le je délictuel de l’individu au nous salutaire de la communauté », écrit Fawzia Zouari qui a appris à lire avec le Coran, qui a appris le Coran, qui a appris le Coran lettre à lettre. La langue de Dieu ne peut donc servir aux hommes pour dire le faux, le chaos et le futile. Il y a Le Livre sacré et les livres sacrilèges, tous les autres livres qui veulent raconter des histoires.

Un français teinté d’arabité

Comment Fawzia peut-elle sortir de cette impasse dans laquelle la place sa naissance dans la campagne tunisienne ? En adoptant une autre langue et ce sera le français avec un professeur dont l’adolescente tombe amoureuse et qui pose sur son bureau un exemplaire de Madame Bovary, avec une dédicace : « À celle qui écrira un jour, j’en ai la certitude. » Parce que personne à la maison ne lit la langue de Gustave Flaubert, et parce qu’elle est insouciante, la petite Fawzia posera l’exemplaire sacré à force d’être lu et relu sur la même étagère que le livre sacré : « Emma trônait à côté d’Allah sans que personne, heureusement, ne me posât une question sur cette proximité sacrilège. Une telle pécheresse adossée au Seigneur ! »

 

Écrire en français lui offrira la possibilité de jouer avec les mots sans défier l’écriture sacrée sans qu’elle parle d’abandon, de trahison ou de renoncement. Elle n’abandonne rien de sa culture, ne trahit personne, ni son père ni sa mère, et ne renonce à aucun héritage, elle choisit une autre langue pour dire je et raconter des histoires. Elle n’abandonne même pas une langue pour une autre, elle est des deux langues mêlant les mots de l’une et les rythmes appartenant à l’autre. « La ponctuation change, je varie la cadence, je pose la virgule où cela me chante, je mets des tirets là où il ne faut pas, et des points d’exclamation en surnombre ! Il y a dans mon français, pour celui qui connaît la langue coranique, le sillage parfaitement identifiable de l’arabe. Il suffit de suivre les repères déposés sans que j’y prenne garde », dit-elle.

La berceuse de maman, madeleine de Proust de son rapport au français

En souriant, parce que Fawzia Zouari, dit les choses avec une solide légèreté, elle repousse le reproche qu’elle aurait adopté la langue du colonisateur d’hier et de l’oppresseur de toujours, comme elle refuse les mots de Kateb Yacine qualifiant l’adoption de la langue française par des écrivains arabophones de « butin de guerre ». Il n’y a pas de trahison du clan, de la berceuse que lui chantait sa maman, « Dors, dors/Voici venir le sommeil/Ta mère c’est la lune/Ton père ce sont les étoiles » qu’elle chantera à sa fille. Peu importe les mots, la langue maternelle est celle qui apaise. Il faudrait prendre le mot adoption avec ce qu’il a d’intime quand on évoque l’adoption d’un enfant et que se tissent des liens quand deux corps s’enlacent tendrement.

Écrire en français Le Corps de ma mère (2) et J’avais tant de choses à dire encore (3) autorise l’essayiste et romancière à s’approcher au plus près de cette mère dont il fallait s’éloigner. D’ailleurs, et ce sont les premières lignes du livre, le jour où Fawzia Zouari a vu le jour, il pleuvait « ces pluies d’orage drues et jubilatoires » et « c’est alors que maman a prononcé cette phrase : Attention ! La petite risque d’être emportée par les eaux. » Finalement, ce ne sont pas les eaux qui l’ont emportée, mais les mots permettant l’accomplissement de la prophétie maternelle et la réalisation de la perspective ouverte par le professeur.

Philippe DOUROUX

(1) Molière et Shéhérazade, Editions Descartes & Cie, collection Cent mille milliards, 164 pages (septembre 2018), 15 euros.

(2) Le Corps de ma mère, Gallimard, collection Littérature française/Joëlle Losfeld, 240 pages, 20 euros.

(3) J’avais tant de choses à dire encore… Entretiens avec Malek Chebel, Editions Desclées et de Brouwer, 128 pages, 12,90 euros.

Crédit photo : Descartes & Cie

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