Il a tourné avec Spielberg et reçu des mains d’Anthony Quinn le prestigieux prix Michel Simon pour ses talents d’acteur. Mais ce qui hante Jalil Naciri quand il raconte sa vie, dans un café entouré de la bande de La Planque (son dernier film en salle depuis le 7 septembre), ce sont ses rapports difficiles avec le système éducatif français qui ont laissé des traces indélébiles dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse. Quittant l’école en troisième, il est vite rattrapé par une autre institution à cause de faits de violence : la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Sauf que cette fois, plutôt que le broyer, les activités artistiques de réinsertion de la PJJ vont faire office de planche de salut. Il va découvrir le théâtre, devenir comédien et tourner définitivement le dos à la délinquance.

« Dès l’école, j’avais pas envie d’être formaté comme un bloc HLM ou une maison Phœnix d’un quartier pavillonnaire de banlieue. J’étais radicalement opposé à « la lobotomisation ». Et c’est pas bien vu de s’opposer à huit ans et demi… » Plutôt précoce le gamin du quartier populaire du vieux Saint-Ouen (93). Ses parents sont commerçants et les fins de mois difficiles. Maman vend des fringues aux Puces et papa de la pellicule photo et des disques, de quoi aussi alimenter la collection de ce fan de James Brown ou de Bob Marley, qui l’inspirent encore aujourd’hui.

À 6 ans, sa mère l’emmène souvent à Barbès, pour 6 francs les 2 séances, voir des films de Bruce Lee, qui demeure une référence pour lui. Il commence à se pétrir de culture cinématographique populaire. « Une fois, au CP lors d’un devoir, j’ai dessiné des lettres chinoises. Je voulais raconter une histoire qui se passait en Mandchourie. Résultat, rendez-vous direct avec la psychologue. Pour eux, « j’avais un problème » alors que j’avais juste une imagination débordante… ». Il écumera neuf collèges différents : une carte scolaire de la Seine-Saint-Denis à lui tout seul. Intarissable, il est quasi obsédé par ce système éducatif à deux vitesses qui l’a exclu mais sans lequel il a bien réussi sa vie. « Je me suis fait tout seul. Je suis un autodidacte. »

Car à 40 ans, ce banlieusard à l’accent de titi parisien pur suc, et qui puise aussi ses racines à Fez au Maroc, a un CV long comme le bâton de Capoeira qu’il manie avec adresse. « À 18 ans, je créais ma première compagnie de théâtre. C’était la vraie bohême. Je me souviens d’une fois où Véronique Octon, une amie actrice hélas décédée cousait les costumes à la bougie et moi j’écrivais les textes grâce à la même chandelle… J’ai même vécu dans une caravane ! ». Puis, en 1992, il connaît le premier tournant de sa carrière, quand il décroche le rôle principal dans Hexagone de Malik Chibane, un film très remarqué à l’époque et adoubé par la critique. « C’était la première fois qu’un film traitait « vraiment » de la banlieue. En faisant la tournée de promotion dans tous les cinémas proches de ces quartiers populaires, j’ai découvert que les problématiques qui touchaient la cité pauvre de mon enfance, en région parisienne, étaient les mêmes partout en France…». Il prend alors conscience que ces quartiers souffrent d’une invisibilité culturelle.

Et de cette lutte contre l’invisibilité culturelle va naître en 2001 Alakis’, le Mouvement Populaire de Banlieue qu’il fonde et qui propose de nombreuses créations artistiques. « J’ai aussi eu l’idée de le créer en voyant l’hécatombe de tous mes amis de l’époque qui sont morts. Si on ne rendait pas hommage à ce patrimoine là, que nous nommons « À la Kiss » mais que les Marseillais par exemple appellent « Mia », tous ces codes culturels des quartiers populaires français (dits de banlieue) de la fin des années 1970 aux années 1990, allaient disparaître. Depuis, on est entré dans une toute autre ère. On est passé de l’invisibilité culturelle à l’exhibition pornographique des fantasmes sur les quartiers populaires, exhibition qui m’est devenue insupportable…»

Dans les pièces de théâtre ou les films produits par Alakis’ production, il a particulièrement à cœur de mettre en scène des personnages qui racontent la banlieue d’où il vient sans les caricaturer, tout en faisant des clins d’œil à cette fameuse culture dite « À la kiss« , à l’ancienne… « Mais l’important pour nous est de toujours le faire sur le ton de la comédie, du divertissement. J’aime le décalage, le second degré comme savent si bien le faire les cinémas anglais, belge ou sud-coréen. » Pourtant le style Alakis’ trouve systématiquement la porte close de certaines institutions : « Ça fait 10 ans que le CNC (Centre National de la Cinématographie et de l’image animée) rejette tout ce qu’on leur propose. Il y a énormément de mépris de leur part. Pour moi cela vient de l’incompréhension liée au fossé culturel qui nous sépare. » Car si Jalil Naciri est un érudit qui cite volontiers Bourdieu et Chomksy quand il argumente ses constructions intellectuelles, hors de question que ses pièces et ses films ne soient pas visibles, compréhensibles par tous, et extrêmement populaires au sens noble du terme. N’en déplaise au CNC…

Et malgré ces passerelles qui ont parfois du mal à s’ériger, Jalil l’optimiste à toutes épreuves comme le décrivent ses amis, n’abandonne jamais. Pour La Planque d’Akim Isker, le film dont il est l’acteur, le producteur et le scénariste, il manque des moyens pour du street marketing ? Qu’importe ! Le collectif Alakis’ ira coller lui-même les affiches et distribuer des tracts dans la rue, motivé par son leader charismatique qu’aucune galère ne détourne de son but. D’ailleurs, La Planque, à peine sorti qu’il a déjà le regard tourné vers d’autres projets. Eux aussi racontent dans l’humour et le décalage la vie et les mésaventures d’autres héros de Seine-Saint-Denis, aussi « vivants » que leur créateur, Jalil Naciri, le môme qu’on punissait pour son trop plein d’imagination.

Sandrine Dionys.

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