Un visage taillé à la serpe, le regard à vif, quand le rappeur annonce qu’il veut tourner la page, après 20 ans, on y croit. Conscient d’être fatigué, de ne plus pouvoir « les » suivre, il présente son prochain Bercy (21 novembre) comme un dernier tour de rap, avant de passer à autre chose. L’âge de raison ? 

Lorsque Kery parle, ce qui frappe, ce n’est ni le ton, ni le timbre, mais l’intensité que dégage sa voix. Il appuie sur chaque mot comme pour mieux en extraire son sens. Ou sa complexité. La force qui se dégage de l’homme est presque apaisante. Presque, car « bien sûr… bien sûr, je suis quelqu’un de tourmenté ». Dans la répétition réside une confirmation, à lui-même, d’abord, qui sonne comme une évidence face à une question dont je connaissais déjà la réponse.

Si dans ses textes on peut lire à travers les lignes, parfois, il n’est pas homme à se cacher de ses opinions, brutales, comme sa vie a pu l’être, souvent. Rendez-vous est pris dans un café où il a ses habitude. Face à un thé à la menthe et avec deux sucres, il va bien, m’assure t’il même si les cernes qui entourent ses yeux, au regard perçant, traduisent une certaine fatigue.

Il ne s’en cache pas : son premier Bercy, car on lui en souhaite bien d’autres, lui prend beaucoup d’énergie, mais il refuse tout de même de résumer sa carrière à ce 21 novembre : « C’est une date importante parce qu’après ça, il n’y aura plus de concert de rap de Kery James… Pas sous cette forme là, en tout cas… C’est la dernière fois que les gens me verront interpréter Hardcore. Après je passerai à une autre forme artistique, beaucoup plus proche du slam, de la poésie… ».

Ses punchlines acerbes sont le reflet de la personnalité lunaire d’un tout jeune gamin de 14 piges, bercé au clair, où au sombre de la demi-lune, même si Kery ne fait pas dans la demi-mesure, déjà. Et lorsque ses lyrics sont plus conscients, c’est juste que son regard aiguisé a tendance à découper la réalité froide, qui l’entoure et à la servir, tranche par tranche, pour mieux en apprécier le goût, amer, sur un plateau dénué d’artifices.

La question de la médiatisation, il ne se la pose pas. Pas le temps. Que déjà ce talent, abrasif, est mis sur le devant de la scène qui finira de parfaire le personnage, corrosif d’abord, plus sage ensuite. Mais si les apparences peuvent être trompeuses, car Kery est un canon scié au cran enclenché, il n’en reste pas moins un homme beaucoup moins en accord avec ce qu’est devenu le rap : « Je pense vraiment avoir tout dit… J’ai abordé tous les sujets que le rap permet d’aborder avec les codes qui sont les siens. Je pense en avoir fait le tour et en terme d’image, je n’arrive pas non plus à assumer d’être considéré comme un rappeur avec tous les clichés que ça peut véhiculer. J’ai envie de m’extirper du groupe », confit-il.

Pas de lassitude dans sa voix, peut-être pas un constat amer, non plus, juste une réalité face à une industrie autrefois sociale, revendicatrice, en accord avec les messages véhiculés, devenue asthmatique car elle arrive à bout de souffle : « Le rap est devenu de la consommation. Raison pour laquelle je suis persuadé de ne plus rien avoir à faire dedans. Sur les trois derniers albums, j’ai essayé d’apporter un message sous une forme acceptable, différente de ce que peuvent faire les autres rappeurs…Mais là, ils vont tellement loin, je ne peux plus suivre. »

Il n’a jamais eu l’âme d’un suiveur, plutôt la vague à l’âme, un tsunami, entre spleen et Idéal J… Jean de la Fontaine écrivait « Vive le roi, vive la Ligue ». Quatre siècles plus tard, Médine rappait « Le rap est mort, vive le rap ». Au croisement des deux, « La Ligue ».

Preuve que le rap est roi et toujours aussi vif, le groupe, composé de Médine, Kery et Youssoupha reste le dernier projet rap auquel il aimerait participer. Compétition saine, performances communes et désir d’élévation artistique. Ni plus, surtout pas moins. Quant à la question d’une éventuelle reformation de la Mafia K1fry, le temps d’un album, elle est vite balayée.

Le plaisir, dense, il le trouve à travers son public. Attaché au texte, à l’émotion et à ce qu’il délivre sur scène et qui, il en est persuadé « me suivra dans l’évolution d’une forme musicale qui n’est pas du rap ». Les 6000 spectateurs venus assister aux sessions acoustiques au théâtre des Bouffes du Nord, à l’occasion des ces vingt ans de carrière « 92-2012 » pourront en témoigner. Sa tasse est vide, ses mains croisées devant lui. Un jeune nous interrompt, demande une photo, il s’y prête de bonne grâce.

Il est charismatique et dire qu’il rend bien à l’image serait réducteur. Leila Sy l’a bien compris. C’est elle qui depuis 2008 et l’album « A l’ombre du Show-Business », est devenue la directrice de l’image, pour la pochette de ses disques, réalisatrice de la plupart de ses clips.

Les clips sont toujours un événement tant le travail de réalisation est, on peut le dire, parfait. Une alchimie tellement évidente, à la hauteur de la force des mots : « Depuis ma rencontre avec elle, on a attaché beaucoup plus d’importance à l’image. Le public n’achète plus de la musique, ils achètent également l’image, qui se doit d’être forte. D’autant plus que j’ai évolué avec le temps, on est devenus… complémentaire. »

Et si l’image parle, la prod moins. Beaucoup moins. On pourrait penser qu’il s’y serait attelé, à l’instar de Teddy Corona, Dj Mosko et Mista Flow, membres de la « Mafia K1fry » et à la tête de Street Lourd, label qui a produit la révélation Niro. Mais non. « J’ai souvent eu envie d’arrêter la musique, ça serait complètement paradoxal d’essayer d’en sortir pour produire des artistes et les faire rentrer dans ce milieu… ».

En tant qu’artiste, ça lui a tout de même apporté ? « Finalement, ça n’aurait été qu’un pont vers quelque chose d’autre. Je ne vois pas la musique comme une finalité. J’en ai fait quelque chose qui peut paraître beau parce que j’y ai mis des notions un peu ‘noble’ mais concernant celle que font certaines personnes, il n’y a rien de noble dedans… Rien dont on ne peut être fier. Je n’aime pas assez la musique, et pas assez l’argent. Pour évoluer dedans, il ne faut pas être dépensier, je n’ai jamais été comme ça… raison pour laquelle je n’ai jamais été un artiste indépendant » Noble art . Mais pas tant que ça.

Et s’il reste une référence pour nombre d’artistes, il m’explique que lui n’en a pas. Il ne lit pas, n’écoute pas de musique « mon truc à moi, c’est plutôt d’analyser les sentiments des êtres humains… Je fais ça depuis que je suis jeune », me confit-il dans un demi-sourire.

Abstracteur de quintessence, donc. Lui qui estime que « le manque d’amour peut être fatal donc forcément l’amour peut être rédempteur », sait de quoi il parle. Je n’en saurais pas plus. Un nuage de pudeur le retient.

Hadjila Moualek

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