BEST-OF. Pendant une année, une dizaine de détenus de la prison de Luymes, à Aix-en-Provence, ont travaillé à la création du premier album, dans les bacs le 20 janvier. Rencontre.

L’ombre de Nemir se dessine sur le sol couvert de poussière. Le son passe en boucle dans l’entrepôt et fait résonner les murs écaillés. Les filets de lumières qui s’infiltrent à travers les vitres fissurées esquissent la silhouette sombre de l’homme. Une voix qui porte, il n’en fallait pas moins pour porter l’ampleur du projet, ambitieux. D’ailleurs, ils sont dix-huit à le soutenir, le revendiquer, le rapper. Dix-huit rappeurs à avoir collaboré avec trois mecs pour qui les mots faisaient office de porte de sortie. Trois taulards. Entre les murs.

La Shtar Academy, ce n’est pas seulement un jeu de mots. Ce n’est pas un concept piqué à droite, à gauche même si les Américains n’auraient pas renié un tel projet, non. C’est une première en France. Le premier album enregistré en prison. Avec des détenus. Et dix-huit têtes d’affiche. L’idée un peu folle d’un homme, en somme. Un homme passionné, un homme convaincu. Un homme à la vie digne d’une partie de Monopoly, passé par la rue de la paix et par la case prison. Un homme, qui, un jour, a dû repasser par la case départ. Mais qui, définitivement, n’aura pas passé son tour. Et qui aura su exploiter la case chance.

1 Les Portes du Penitenier Shtar Academy © Enzo Van Erven1 Les Portes du Penitenier Shtar Academy © Enzo Van ErvenCet homme, il s’appelle Mouloud Mansouri. Et ce jour-là, la réalisatrice Sarah Marx, chaperonnée par son équipe Merci Beaucoup Productions, est le chef d’orchestre du clip « Les portes du pénitencier » dans cet entrepôt au sol couvert de poussières dont le son fait résonner les murs. Une symphonie, articulée entre plusieurs rappeurs. Parmi eux, Nemir donc. Mais aussi Médine, Lino, d’Arsenik, Nor, nouvelle signature Because, Orelsan et Gringe, Nekfeu, Tekila de K.Omando Toxic, Mirak de la Shtar Ac. Un son de onze minutes trente, un clin d’œil au morceau « 11´30 contre les lois racistes », qu’il se repasse en boucle à l’époque.

Mouloud ne fait pas dans le détail. Tous ne sont pas là. Car l’album de la Shtar Ac compte aussi sur sa tracklist Tunisiano, les Psy 4, Sat de la FF, Ladea, Ekoué de La Rumeur, La Fouine, Ali, RedK ou encore Keny Arkana pour ne citer qu’eux. Un projet qui a vu le jour à l’ombre de la lumière. C’était il y a presque deux ans : « On avait pour idée de créer un groupe de rap pour assurer un gros festival en juin dernier à la maison d’arrêt d’Aix, à Luynes. Ils allaient monter sur scène avec des artistes comme Kery James, Medine, Psy 4 de la Rime, autant te dire qu’ils avaient la pression ! On a convoqué deux cents détenus et trente d’entre eux étaient intéressés par le projet. On les a tous vu individuellement, on a testé leur culture rap, leur envie de s’investir. On les a fait kicker et on en a retenu dix. Trois se démarquaient du lot, Badri, Mirak et Malik », raconte Mouloud, Ray Ban vissé sur le nez, doudoune Canada Goose et rire à la gâchette facile.

8 Les Portes du Penitenier Shtar Academy © Enzo Van ErvenLa Shtar Ac était né. S’ensuit un travail d’écriture, laissé le temps aux détenus d’évacuer leur haine carcérale. Mouloud le sait. Ses dix années d’incarcération ne le traduisent que trop bien. Car comme confie Médine, qui l’a connu à cette époque : « La particularité de Mouloud, c’est surtout qu’il s’était accroché à la musique, c’était sa passion … Il avait fait importer des platines à l’intérieur de la prison … A ce moment-là, déjà, il avait ce désir d’importer de la culture de qualité dans le milieu carcéral. »

Incarcéré, il réussira à organiser huit concerts. Pas un, mais deux cents coups de maître, le nombre total des événements musicaux qu’il produira dans les prisons françaises, via son association Fu-Jo. Et pour ce perfectionniste, hors de question de produire un contenu approximatif. « Je kiff trop le rap pour livrer un produit pourri », résume t-il. De nombreux Mc prennent part au projet, les textes prennent forme…

Et si du concert à l’album il n’y a qu’un pas alors Mouloud décide de le franchir pour que le projet ai plus d’impact. Six mois de travail acharné, Tony Danza (qui a joué un rôle déterminant dans la direction artistique) Blastar, Cannibale Smith, Animal son, Proof, Stan et Tefa de Kilomaitre à la prod, du sur mesure pour tailler un costard enfilé dans l’urgence. Car entre passer les portiques de sécurité, faire le choix des prods, écrire et poser, le temps était compté. Mais si l’urgence est productive alors force est de constater qu’elle a porté ses fruits. Des fruits mûrs d’authenticité portés par de solides branches faites dans un bois au défaut charmant.

Car au-delà de la démarche naturelle, solidaire, qui revient assez souvent dans le discours des artistes présents ce jour-là, ils déplorent le manque d’engagement des rappeurs. C’est comme ça que l’explique Lino : «  On ne va pas rentrer dans les clichés, mais on est issu des quartiers et j’ai beaucoup de potes qui ont été en taule donc pas de soucis … Mais le rap est un peu lent par rapport à ce genre de projet, c’est vrai. On aurait pu être plus loin et plus rapide… »

46 Les Portes du Penitenier Shtar Academy © Enzo Van Erven« Aujourd’hui, il y a une américanisation du rap français qui pousse les rappeurs à être dans une démarche capitaliste… Quand j’écoutais la FF à l’époque, ils avaient une punchline très symptomatique de l’époque qui disait: ‘je représente mes poches avant mes proches’. Aujourd’hui, les mecs te diront le contraire. Et ça veut tout dire. Le rap a perdu le coté populaire, du ‘on’, nous sommes arrivés au ‘je’ ». Alors pourquoi ne pas avoir mis sur pied un projet en usant de sa notoriété ?

« On aurait pu se réunir et fédérer des gens autour de quelque chose, c’est vrai. Mais en réalité, ce n’est pas notre boulot. Comme ce n’était pas celui de Coluche de créer les Restos du Cœur, c’est le travail de l’état et pas celui d’un citoyen. Le peuple vote pour des élus et c’est à eux de répondre aux besoins du peuple ». Un point de vue que partage Médine : « Je crois qu’il y a beaucoup de rappeurs qui désertent le champ de bataille …S’attaquer aux vrais problèmes de notre société, c’est prendre le risque de ne pas être diffusé en radio. À mon plus grand regret, car ce média est une arme. Et en tant que leaders d’opinion, certains prennent leurs responsabilités. D’autres les refusent. »

47 Les Portes du Penitenier Shtar Academy © Enzo Van ErvenImporter de la culture de qualité, un travail de fond avec un projet à la clé, une manière aussi d’apporter des perspectives futures dans un endroit qui n’en offre pas souvent. Nemir est le genre d’homme barré dont il faut parler au pluriel. Dans sa tête, c’est l’auberge espagnole, ils sont quinze « mais c’est la paix », me confirme le chef « parce que c’est moi le chef de file quand même ». Le leader de sa propre milice, donc.

Un artiste à la générosité à la hauteur de sa passion pour la musique, qui a animé des ateliers écritures pendant deux ans à la prison de Perpignan. Au centre pénitentiaire de Mayol, il organisait des concerts avec les détenus qui présentaient le résultat de leur travail. Une expérience qui l’a profondément sensibilisé : « Le rap, depuis ses débuts, est assez impliqué dans le milieu carcéral. Mettre en place des ateliers d’écritures n’était pas quelque chose d’impossible. Ce qui était dur, c’est de réussir à convaincre les institutions du bénéfice d’un tel projet, de son aspect positif. Le milieu carcéral est super frileux … Mouloud a réussi à déverrouiller tout ça. Jusqu’à la fin, on avait du mal à y croire. Avec la signature en major, il a réussi un véritable coup de maitre. » Une question de méthode et de stratégie. L’art de la guerre. Menée par des souverains du rap. Tsar Academy.

Hadjila Moualek

Crédit photo : Enzo Van Erven

Publié le 17 janvier 2014

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