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« Une femme tatouée était une femme digne ! », rappelle Nna Titem, 94 ans, originaire de Aourir, un village en hauteur dans les montagnes de Kabylie. Fière et tatouée de la tête aux pieds, elle se livre devant la caméra de Malik Bourkache et le carnet de dessin d’Idir Benchabane. Dans le documentaire TICRAḌ, des femmes kabyles racontent de manière presque enfantine comment et pourquoi elles se sont fait tatouer plus jeunes.

Pour le réalisateur, il y avait une urgence à produire un film sur le sujet. « J’ai fait ce documentaire pour rendre hommage à ces femmes mais surtout pour garder une trace visuelle de ces tatouages », partage Idir. Depuis plusieurs années, il sillonne les montagnes de Kabylie afin de recenser les tatouages des « dernières gardiennes », comme il aime les appeler. 

« Je me suis dit que si les prochaines générations n’ont pas la chance de rencontrer ces femmes, il y aura au moins ce documentaire. » Idir a grandi entouré de femmes tatouées avec qui le dialogue a toujours été très libre. À l’époque, son arrière-grand-mère devait se faire tatouer, comme ses deux sœurs avant elle. Mais à la vue du sang, elle prend peur et s’enfuit. C’est elle qui va décrire à Idir la lame utilisée pour dessiner le tatouage, les motifs représentés et le nom de la tatoueuse ambulante qui se déplaçait de village en village.

Photo issue du documentaire Ticrad

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C’est oralement que les traditions et la culture amazigh se transmettent. Mais avec le temps, la génération de femmes tatouées disparaît. Et leurs témoignages avec. La colonisation marque l’arrêt quasi total de cette pratique ancestrale. Les colons et les guerres ensuite empêchent les jeunes femmes de se rendre chez leurs tatoueuses. Ainsi, le tatouage amazigh s’efface progressivement des corps. Aujourd’hui, avec le peu de ressources existantes sur le sujet, beaucoup de fausses informations se diffusent.

« Quand j’ai commencé à me renseigner, je tombais sur des théories selon lesquelles les femmes se tatouaient pour faire peur aux colons pendant la guerre d’Algérie, raconte Idir Benchabane. Mais quand je retournais en Kabylie et que je posais la question aux femmes concernées, je n’avais pas ces réponses-là. » Dans le documentaire, toutes revendiquent un choix délibéré. Beaucoup se faisaient tatouer pour des raisons esthétiques et se sentaient belles avec la peau ornée de symboles amazigh. D’autres optaient pour le tatouage pour des raisons médicales.

En Kabylie, par exemple, de nombreuses femmes sont atteintes du goitre. Lorsque la thyroïde augmentait de volume, certaines d’entre elles se tatouaient le cou pour atténuer l’œdème de la glande. « À chaque endroit où tu as mal, à chaque endroit où il y a un œdème ou une inflammation, tu mets un tatouage. Et, apparemment, ça guérit ! », explique Idir.

Idir Benchabane, réalisateur du documentaire Ticrad. ©LiliaAoudia

Une pratique actuelle du tatouage amazigh sans renier les savoir-faire d’antan

Pour s’y retrouver entre les fausses théories et les sources fiables, Aïda, tatoueuse spécialisée dans les tatouages amazigh, a elle aussi dû faire un tri. « J’ai banni tout de suite Internet pour mes recherches parce qu’il y a vraiment à boire et à manger », s’exaspère la tatoueuse. « J’ai décidé de m’atteler à des lectures datant d’avant les années 1940 pour que les témoignages des femmes soient vifs. Si je trouvais trois fois la même information, trois fois la même explication d’un symbole, je considérais que c’était vrai. »

Depuis 2011, elle mène des études anthropologiques sur le sujet. C’est en 2019 qu’elle ouvre son salon privé pour marquer à son tour la peau de ses clients. Née en Tunisie, Aïda est arrivée en France à l’âge de 13 ans. Elle a emporté avec elle ses souvenirs de ces femmes tatouées qu’elle croisait dans les rues de Tunis. Mais aussi une colère sourde contre le gouvernement et le changement sociétal de son pays dans lequel elle ne se reconnaissait plus.

Le tatouage amazigh a été un moyen pour elle de se lier de nouveau à ses racines. « Quand le printemps arabe est arrivé, j’ai compris que tout le peuple pensait comme moi. Ça m’a permis de reconnecter avec mon pays et de m’intéresser davantage à un pan de la culture sur lequel je ne m’étais jamais penchée : celui qui précède l’ère musulmane. »

Le tatouage devient presque thérapeutique pour Aïda. Elle juge primordial de conserver l’aspect curatif voire ésotérique que ces tatouages peuvent avoir. Dans son salon, la plupart des clients viennent se confier à elle et, comme les tatoueuses d’antan, Aïda leur propose les symboles qui répondent à leur récit et leurs besoins. Même si elle avoue que certains tatouages étaient purement esthétiques, elle attache tout de même une importance à la signification (protection, longévité, féminité, vie, nature) qui doit être conservée et transmise.

Comme dans le documentaire d’Idir Benchabane, les femmes rencontrées par Aïda lors de ses recherches lui parlent de leurs tatouages avec une liberté juvénile et insouciante. Une légèreté que la tatoueuse regrette de ne plus retrouver auprès de ses clients.

« Les femmes de l’époque que j’ai interrogées m’ont fascinée. Il y avait presque une désinvolture chez elles. Elles sont beaucoup moins conservatrices que ce qu’on peut être aujourd’hui », admire-t-elle, le sourire aux lèvres. « Je le vois sur mes clientes. C’est un travail pour elles de rester dans leur foi et dans l’amour de leur religion, tout en ne reniant pas ce qu’avaient été leurs ancêtres. » Chaque année, Aïda reçoit entre 350 et 400 clients. Un signal fort et positif pour la tatoueuse qui, elle aussi, voit une urgence dans sa mission, celle de faire revivre cet art. « La première mission, c’est qu’on n’oublie pas ces tatouages. Je reproduis donc ce qu’il existe déjà et je le transmets. »

Aïda, tatoueuse spécialisée dans les tatouages amazigh, dans son salon. ©LiliaAoudia

Une réappropriation du tatouage qui peut prendre différentes formes

Aujourd’hui, on observe un regain d’intérêt pour les traditions amazigh. En Tunisie, Google observe une hausse de 2 600 % pour la recherche « tatouage berbère » cette année. Au Maroc et en Algérie, « tatouage berbère » est 160 fois plus recherché ces dernières années. Chez certains descendants, cet engouement traduit la volonté de se réapproprier cet héritage pour le perpétuer via la création d’archives, la reproduction d’activités ancestrales et à travers des créations propres directement inspirées de la culture.

C’est le projet de Rim qui a créé sa marque de bijoux de lèvres Ritersie il y a trois ans maintenant. En discutant avec sa grand-mère marocaine, elle découvre que les femmes de sa région d’origine se tatouaient en signe de beauté. Elle se donne alors la mission de rendre hommage à ces femmes tout en rendant cet art plus accessible aux générations actuelles.

On a encore la chance de vivre avec la dernière génération qui porte cette tradition sur son visage

« Il y a deux raisons pour lesquelles j’ai créé des bijoux de lèvres. D’abord, pour le côté pratique : aujourd’hui, en France, si tu as un tatouage sur le visage, bon courage pour trouver du travail. Puis il y a l’aspect religieux, je ne me voyais pas inciter ma clientèle à faire quelque chose qui, je pense, est haram en islam », analyse la jeune femme de 29 ans. Pour elle, sa mission est réussie à partir du moment où ses bijoux participent à la transmission de savoir-faire ancestraux. 

« On a encore la chance de vivre avec la dernière génération qui porte cette tradition sur son visage. C’est triste parce que nos enfants ne verront ça qu’à travers des photos. J’ai créé ma marque pour ne pas qu’on oublie. » Pour penser les symboles de ses bijoux avec son artisan à Marrakech, Rim s’inspire aussi bien des véritables tatouages d’époque que des motifs amazigh qu’elle observe dans les souks du Maroc.

Photos présentées par Idir Benchabane. ©LiliaAoudia

« Mes tatouages généraient de réelles discussions »

Aïda reçoit des demandes de prestations de tatouages partout à travers l’Afrique du Nord. Elle observe que ces derniers sont un moyen d’ouvrir des sujets de conversation jusque-là ignorés dans certaines familles. « Le nombre de sourires et les regards des anciens que j’ai reçus quand j’étais au Maroc. Mes tatouages généraient de réelles discussions », témoigne la tatoueuse, émue. Rim, dont la marque Ritersie comptabilise 32 000 abonnés sur Instagram, voit également ses bijoux comme un moyen d’engager un dialogue : « En croisant une fille avec un bijou de lèvres, les gens s’interrogent et cherchent à se renseigner. Pourquoi elle porte ça ? Qu’est-ce que ça représente ? C’est comme ça que le savoir va se transmettre. »

Lilia Aoudia et Alyssia Gaoua

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