Comme vous le savez probablement entre le Bondy Blog et Médine c’est une grande histoire d’amour. Ainsi, on se devait d’exposer notre critique de son dernier album. Le rappeur havrais nous livre son huitième projet intitulé Médine France. Et  comme à son habitude, on retrouve des prises de position assumées. Et bonne nouvelle ! Le rap « engagé » n’est pas mort et ce n’est pas ce dernier album qui vous fera dire le contraire.

Une communication habile autour de l’album

Le premier élément frappant de l’album, c’est avant tout sa cover. Ici, le message est implicite et pourtant clairement évocateur de son message. Une carte d’identité « Médine Zaouiche » (vrai nom de l’auteur, NDLR) comme un message à ses détracteurs et une revendication de son identité française. Le titre de celui-ci est tout autant évocateur de l’intention. Un habile jeu de mots entre son prénom et le fameux «Made In » de la grande distribution, pour assumer une fabrication bien française, avec son lot de traumas historiques, de contradictions et de fierté.  Et ce malgré le harcèlement quotidien de l’extrême droite dont il est victime depuis des années.

 

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Une carte d’identité française en guise de pochette d’album, c’est le choix de Médine pour ce projet aussi politique que personnel. 

On se souvient du fameux « Démineur tour » en 2015, et depuis plus rien n’étonne avec Médine. La communication de ses albums est devenue son laboratoire. En 2022, l’artiste remet le couvert avec un jeu de piste sur Instagram dès la sortie du clip du premier single « Médine France » afin de découvrir la future cover de l’album.


Le clip de Médine France réalisé par Alex Belorgey multiplie les références et notamment à un certain Kendrick Lamar. 

Le premier clip a suscité de nombreuses réactions chez les fans du rappeur qui ont remarqué de nombreuses similitudes avec le clip Humble du rappeur Kendrick Lamar. Et quand on connaît les deux personnages, cela est très loin d’être impossible. Les deux artistes sont présentés dans chacun de leur pays comme les derniers lyricistes engagés de leur art. Leurs revendications sociales et politiques se croisent souvent autour de la lutte contre le racisme, la ségrégation sociale et l’observation du cirque politique. Le rappeur français avait d’ailleurs cité son homologue américain dans le titre Reboot. Et hasard du calendrier ou connexion parallèle, les deux artistes ont sorti leurs projets le même jour.

Ce n’est pas juste un achat basique d’album, on participe à une adhésion, une alliance avec l’artiste.

Autre nouveauté, un système de tirage au sort à l’achat de l’album et de goodies. Le nouveau graal de tout bon fan : la carte de membre convaincu (le surnom des fans de Médine, NDLR). Ce n’est pas juste un achat basique d’album, on participe à une adhésion, une alliance avec l’artiste. Chaque carte donne accès à un certain nombre d’avantages jusqu’à la possibilité de rencontrer l’artiste. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler un autre rappeur normand, Orelsan, qui lui proposait des tickets d’or à la Charlie et la chocolaterie pour son dernier album.

Un album entre revendication politique et parcours de vie

Un album de Médine, c’est avant tout un torrent de messages, de références, de culture générale. Et comme l’intéressé le répète souvent ce n’est pas du rap « que l’on écoute, mais que l’on réécoute. »

Le premier single et introduction de l’album, Médine France, résume parfaitement les grandes thématiques de l’album avec une fusion entre état des lieux politique et récit autobiographique. On le retrouve notamment dans le premier couplet : « J’suis pas Made in France quand j’vois les étudiants d’vant le CROUS. Faire la queue pour obtenir la moitié d’un casse-croûte. Encore un texte qu’on vilipende, ça faisait longtemps. Normal que j’prenne les premiers coups si j’suis toujours en avance sur mon temps ».

Souvent la cible de l’extrême droite, l’artiste assume sont statut d’adversaire politique, cible et vise directement celles et ceux qui nourissent un harcèlement de plus en plus fort contre lui. On peut citer à ce titre les morceaux Allons zenfants, qui reprend la célèbre introduction de l’hymne national français : Moi je suis enraciné à ma manière, je vous embrasse avec la langue de Molière ». 

Un album qu’il a choisi de partager en intégralité en Vidéo Lyrics sur sa chaîne Youtube.

Une mention toutefois particulière au titre, GENERIC :  « J’suis ni d’Alsace, ni de Lorraine, ni d’Allemagne, ni de Bohême. Qu’un enfant de colonisé. De Dakar jusqu’à Alger, comme des millions d’étrangers. Mais mon cœur vous ne l’aurez guère. Mon p’tit cœur rest’ra français », une fin qui colle parfaitement avec le chant militaire, La Strasbourgeoise, de quoi finir ce morceau en beauté.

Alors bien sûr, cette critique ne se focalisera pas simplement sur cette facette de l’artiste, car non, Médine n’est pas seulement un rappeur engagé à l’esprit vengeur. Ces dernières années, et notamment sur ses réseaux, Médine s’est dévoilé comme un père de famille, un chef d’entreprise mais surtout un artiste avec une vie et ses aléas, que l’on ressent aussi dans ce projet.


Dans ce titre l’artiste joue et déjoue la haine en ligne dont il peut être victime au quotidien. 

Bien sûr, comme tout créateur de contenu l’artiste génère quantité de détestation et de « Haters » et ce n’est pas pour lui déplaire, car il va même en faire un titre en y ajoutant les vocaux de ses meilleurs ennemies baptisé : Perles d’insta.

Au-delà des chansons thématiques, ce Médine France est aussi l’un des albums les plus personnels de l’artiste. Plusieurs titres dans l’album nous décrivent ce quotidien loins des stories Instagram ou des Unes de journaux. Notamment une belle surprise avec le titre, Houri. Une chanson émouvante qui signifie « une beauté céleste du paradis en Islam » chanté comme une ode à son épouse Karinale.

Le rappeur délivre ainsi un message d’apaisement pour les communautés, et s’érige en appel à l’amour.

L’album se clôture avec le titre : Heureux comme un Arabe en France. Titre qui fait écho au livre de Yann Boissière, Heureux comme un juif en France, et qui traite de paix et d’union au sein de la société française. Le rappeur délivre ainsi un message d’apaisement pour les communautés, et s’érige en appel à l’amour avec cette métaphore : « On détruit pas la chapelle Sixtine, juste parce que la chapelle est abîmée. Y a ceux qui se séparent et y a ceux qui réparent. Une révolution, c’est faire un tour sur soi, donc c’est revenir au départ. »

Pour beaucoup, Médine fait partie intégrante de l’éducation populaire.

Et la recette fonctionne. Loin des recettes musicales devenues automatiques chez une partie de l’industrie, Médine trace son chemin et ses convaincus suivent. Et cela se vérifie notamment avec les ventes de ce dernier album. En première semaine, les chiffres de la SNEP (le Syndicat national de l’édition phonographique NDLR) tombent : 5 937 équivalent de ventes au total pour, Médine France, dont 4 384 uniquement en physique soient 73% du score total. Un public qui se déplace pour aller soutenir en magasin son artiste. Un soutien qui transporte le rappeur à la quatrième place du classement Top Album et illustre encore un peu plus le soutien de ceux qui, depuis des années, écoutent et réécoutent Médine.

Ryan Baruchel

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