« Les gens ont répété à l’envi que je n’ai pas cédé ma place ce jour-là parce que j’étais fatiguée, mais ce n’est pas vrai. (…) S’il y avait bien une chose qui me fatiguait, c’était de courber l’échine. » Figure du mouvement des droits civiques, Rosa Parks a effectivement été enfermée dans un rôle d’icône muette. Comme si, sans le faire exprès, elle avait joué un rôle, refusant un jour sur un coup de tête de céder sa place dans un bus. Comme si, elle n’était pas capable de ressentir, de penser et de se révolter contre le racisme institutionnalisé qu’elle subissait depuis son enfance. Le fait qu’il a fallu attendre 26 ans pour que son autobiographie, Mon histoire, soit traduite en français est signifiant et on ne peut que saluer les Éditions Libertalia d’avoir publié ce livre.

Écrit en 1992 avec le journaliste noir américain Jim Haskins, le témoignage de Rosa Parks est essentiel pour comprendre le quotidien de la ségrégation et comment se construisait l’engagement politique d’une femme noire dans ces années-là.

Rosa Parks a été élevée en Alabama, dans une famille où le père est absent et où la mère, institutrice, s’est démenée pour qu’elle puisse accéder à des études. Dès son enfance se dessinent déjà les traits d’une personnalité forte : un jour où elle se rebelle contre un enfant blanc, sa grand-mère la sermonne, redoutant qu’avec un tel comportement elle se fasse lyncher avant ses 20 ans. Mais Rosa Parks est dans son bon droit, déjà elle le sait. Cette certitude influe sans doute sur le rapport qu’elle entretient avec la non-violence, marqueur de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), association dans laquelle elle milite. Si elle reconnaît à la stratégie de Martin Luther King une efficacité certaine, quelque chose en elle résiste : Rosa Parks n’est pas une partisane inconditionnelle de la non-violence.

Une anecdote permet d’ailleurs de la cerner : avant que l’épisode du bus n’arrive, la NAACP, où elle est secrétaire, a déjà déposé des pétitions pour lutter contre la politique de ségrégation dans les bus. Une pétition que Rosa Parks n’a pas signée. « Pour ma part, j’avais décidé que je n’irais pas trouver les blancs avec un bout de papier à la main pour leur demander quelque faveur. »

À la lecture de cette autobiographie, sa droiture, sa force et son humilité s’imposent. Mais une question demeure : pourquoi la figure et le geste de Rosa Parks ont-ils été dépolitisés ? Le sexisme qui règne alors peut l’expliquer en partie. Rosa Parks raconte par exemple comment elle a été mise de côté durant la grande marche de Washington en 1963 : « Les femmes n’étaient pas autorisées à jouer un grand rôle dans cette manifestation. » Pourtant c’est sans compter ses heures qu’elle a œuvré pour la NAACP et c’est avec bravoure qu’elle a affronté les nombreuses attaques et le harcèlement auxquels elle a dû faire face après l’affaire du bus.

On peut également se demander si le fait de réduire  Rosa Parks à un symbole lisse et dépolitisé n’est pas un moyen, consciemment ou non, de prétendre que le racisme aux États-Unis est un problème résolu. C’est d’autant plus dommage que notre époque peine encore à faire sortir les figures féminines fortes et inspirantes des oubliettes de l’histoire.

Héléna BERKAOUI

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