« C’est le premier livre de jeunesse qui parle de femmes musulmanes. Il vient combler un gros manque sur la représentation des femmes musulmanes en littérature jeunesse, et dans la littérature en général » débute LK.Imany, l’illustratrice du livre jeunesse Musulmanes du Monde, publié aux éditions Faces Cachées le 30 avril dernier.

Pour son autrice, Elise Saint-Jullian, ce livre peut se situer dans la lignée des ouvrages comme Culottées,  (série de bande dessinée de Pénélope Bagieu sortie en 2016), ou Les puissantes (livre jeunesse représentant des femmes noires puissantes qui sortira en septembre 2021).

Un livre pour contrer l’invisibilisation des femmes musulmanes

Dans la continuité de son travail de journaliste, spécialisée sur les femmes musulmanes et les questions des droits des femmes, Elise Saint-Jullian a eu l’habitude de traiter des problèmes d’islamophobie, mais à travers ce livre elle a voulu montrer des images positives de ces femmes. « J’étais frustrée de voir qu’il y a plein de femmes qui ont beaucoup de talent mais dont on ne parle pas. On n’entend jamais parler de ces femmes qui pourraient parler de l’opéra, de l’intelligence artificielle, de l’environnement, elles ne sont jamais mises en avant », déclare la journaliste qui signe le portraits de 30 femmes musulmanes dont le parcours est passé sous le radar des médias.

Ce livre est universel et n’importe qui peut s’emparer de ses valeurs, il est d’utilité publique en ce moment. 

« Pour moi il n’y a vraiment que par les rencontres que l’on peut déconstruire ces préjugés. J’espère que des lecteurs non-musulmans pourront aller au-delà du voile que portent certaines femmes pour découvrir qui elles sont et ce qu’elles apportent au monde », affirme Elise Saint-Jullian qui souhaite que ce livre sera lu par des musulman·e·s comme des non musulman·e·s. LK.Imany, qui participe pour la première fois à l’illustration d’un livre confirme : « Ce livre est universel et n’importe qui peut s’emparer de ses valeurs, il est d’utilité publique en ce moment. »

La littérature jeunesse c’est vraiment le désert niveau représentation. 

Pour l’autrice et l’illustratrice, s’adresser tout particulièrement à la jeunesse est un signe d’espoir, car c’est à travers ce genre qu’elles espèrent déconstruire les clichés. « La littérature jeunesse c’est vraiment le désert niveau représentation », affirme la jeune illustratrice, se rappelant de son enfance issue d’une famille musulmane. Pour cette fan de science fiction, aucune représentation de femme musulmane voilée ou non, et même de femme racisée n’existait dans les livres qu’elle dévorait. Une problématique aussi combattue par l’association Diveka qui lutte pour plus de représentation dans la littérature jeunesse.

À travers les 30 portraits de femmes présentées dans Musulmanes du Monde « moi-même j’ai découvert des femmes dont j’ignorais l’existence, c’est la première chose que m’a apporté le livre. La deuxième, c’est la satisfaction de voir ce livre remplir le manque. C’est un livre que j’aurais aimé avoir étant petite. Donc c’est un rêve qui se réalise d’être l’illustratrice de cet ouvrage », confie LK.Imany. C’est seulement à la vingtaine qu’elle découvre des femmes auxquellles elle peut s’identifier, comme la youtubeuse Dina Tokio « c’était la première femme musulmane sur Youtube que je voyais avoir une énorme communauté et être elle-même devant la caméra, mais évidemment la plupart ce sont des femmes du monde anglo-saxon. »

Un livre féministe, anti-islamophobie et antiraciste.

Pour LK. Imany, Musulmanes du Monde est « un livre féministe, anti-islamophobie et antiraciste, il est vraiment les trois à la fois : Le féminisme parce que ce sont des femmes en action qu’on voit au cœur de leur métier ou de leur militantisme, anti-islamophobie parce que ce sont des femmes musulmanes qui viennent casser mille clichés sur l’islam, et antiraciste parce qu’il montre qu’il y a une diversité de femmes musulmanes dans le monde, et il les représente dans une lumière positive qui met vraiment en valeur leur diversité. »

Des mois de recherches pour un ouvrage inclusif

Après des mois de recherches, Elise Saint-Jullian a sélectionné 30 portraits de femmes pour représenter la diversité des femmes musulmanes : « Je voulais qu’on voit une femme ouïghoure, rohingya, une femme arabe, kurde, européenne etc, pour montrer toute la diversité des musulmanes. Je voulais des femmes qui font des choses très différentes, qui militent, qui dansent, qui chantent, qui défendent l’environnement, pour que les ados puissent se dire que tout est possible, même les métiers encore largement dominés par les hommes, qu’exercent certaines. » 

C’était très important de trouver des postures qui représentent à la fois leur personnalité et leur vie. 

Pour valoriser ce travail de recherche et les textes racontant l’histoire de ces femmes rédigée par Elise Saint-Jullian, l’illustratrice a elle aussi réalisé un travail d’enquête et un soin minutieux sur l’image : « J’ai eu carte blanche pour les illustrations. J’avais dit à Elise que je voulais faire des femmes en action parce que j’en ai marre qu’on ai cette image de la femme musulmane figée, figée dans le temps ou toujours dans la passivité, la soumission, donc c’était très important de trouver des postures qui représentent a la fois leur personnalité et leur vie. »

Un détail de taille n’a pas échappé à LK. Imany qui a l’habitude de représenter des personnages non-blancs. Elle dénonce les choix des artistes pour représenter les personnages à la peau foncée, dont la peau est souvent monochrome, ou éclaircie, et a pris soin quant à elle de coller à la réalité. « Les gens prétextent souvent l’esthétique, mais l’esthétique ça ne prévaut pas sur l’identité des gens. Donc si ce sont des peaux foncées et que les paumes sont plus claires, c’est ce qu’on représente. Je ne vois pas à quel moment on s’autorise à dénaturer », se questionne la dessinatrice.

L’autrice et l’illustratrice de « Musulmanes du monde » en pleine promotion, ici chez Mediapart.

Côté illustration, son coup de cœur c’est Fatima al-Fihriya : « une femme tunisienne, fondatrice de la plus ancienne université du monde, parce que je trouve que c’est une femme extraordinaire du passé. Ça a été très agréable de chercher à l’inventer, à la connaître parce que ça fait partie de ces femmes où j’ai dû faire un travail énorme de recherche parce qu’il n’existe pas de photo. J’ai vraiment laissé mon imagination et mes ressentis vagabonder. »

Un livre sur les femmes musulmanes à vocation fédératrice

Ce livre jeunesse a un rôle pédagogique pour Elise Saint-Jullian et LK. Imany. Elles aimeraient qu’il puisse impacter les apprentissages des jeunes à l’école : « Il y a des profils dont on ne parle pas dans les livres d’histoire ou dans les classes. Je pense par exemple à Noor Inayat Khan, une résistante britannique et agent secret en France pendant la Seconde guerre mondiale. C’est vraiment une femme qui mériterait qu’on parle davantage d’elle car cette musulmane a beaucoup apporté à la France. C’est important que les jeunes puissent connaître son histoire », argumente la journaliste.

LK. Imany a elle aussi été marquée par ce portrait qu’elle aurait aimé connaître durant ses cours sur la seconde guerre mondiale. C’est aussi le portrait de Fatima Jbrell, militante écologiste somalienne qui l’a touchée : « C’est un sujet auquel je suis très sensible et l’écologie fait partie des valeurs musulmanes. Je trouve ça incroyable qu’on ne connaisse pas cette femme qui se bat pour une problématique contemporaine. C’est vraiment dommage que ces femmes soient dans l’oubli alors qu’elles peuvent créer du lien dans une société aussi multiculturelle que la France. Elles peuvent être fédératrices. »

 J’aimerai bien présenter le livre dans des écoles ou des médiathèques, mais il faut être réaliste je pense que le mot musulmanes ça peut encore faire peur. 

Elise Saint-Jullian et LK.Imany espèrent que Musulmanes du monde sera accessible à tout-e-s les jeunes dans les médiathèques, les bibliothèques et les CDI des établissements scolaires, et pourquoi par faire des présentations aux élèves : « J’aimerai bien présenter le livre dans des écoles ou des médiathèques, mais il faut être réaliste je pense que le mot musulmanes ça peut encore faire peur » confie l’autrice.

Malgré ces doutes en raison des débats sur la laïcité à l’école, et le contexte islamophobe en France, elles gardent espoir, particulièrement grâce à la visibilité offerte par les réseaux sociaux. LK.Imany a déjà reçu de nombreux messages positifs : « Il y a plusieurs personnes du corps enseignant qui ont vu la sortie du livre et qui étaient trop heureux que ce livre existe. Ils aimeraient pouvoir le présenter aux enfants et aux ados, qu’iels aient envie de cet outil pour parler à la nouvelle génération : c’est la plus belle victoire ».

Anissa Rami

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