BB : Ma première question, elle est toute simple : est-ce que ça va, Océan ?

Océan : (rires) Est-ce que ça va ? Écoute, oui ça va. Ça va bien.

BB : Je te pose la question parce qu’en voyant le documentaire, on se demande ‘Comment il fait pour ne pas être exténué ?’. Tu passes énormément de temps à faire de la pédagogie…

Déjà, il ne faut pas oublier que je suis blanc, que j’ai de l’argent, que je suis valide et que ce sont des privilèges. Bon, je suis trans et c’est sûr que ça m’a fait de nouveaux problèmes (rires). Finalement, avoir été une femme cis blanche privilégiée qui est autonome et qui fait plus ou moins ce qu’elle veut, c’était assez tranquille. Là, le fait d’être trans, je le sens comme un déclassement, parce que je me heurte notamment à la violence administrative.

Je me heurte aussi à la violence médiatique, parfois, je réponds à des journalistes qui souvent ne sont pas du tout au fait des questions trans et posent donc des questions gênantes. C’est assez fatiguant, il faut tout le temps faire de la pédagogie, même si l’intention est bonne. Mais encore une fois, je suis très privilégié. Quand j’ai fait mon coming out j’ai reçu des milliers de messages d’encouragement et d’amour… Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de trans qui aient reçu autant de soutien quand ils ont démarré leur transition !

BB : D’où le « ça va bien » ?

Oui ! Après, clairement, je suis fatigué et ça a été une année éprouvante pour moi. Mais c’était chouette de faire ce film qui a agi comme une armure de protection magique. Par exemple, lorsque ma mère me disait des choses très violentes je me disais « Ah mais c’est un super rush ! » (rires). Le dispositif du film m’a permis une mise à distance vertueuse. Je me disais : « Bon, c’est l’horreur mais ça va aider d’autres gens », donc j’essayais d’en faire quelque chose de vertueux et pas juste de le subir. Tu transformes la violence en petite pédagogie. Si j’avais juste fait ma transition sans faire ce film, je pense que ça aurait été plus dur.

BB : L’idée, c’était d’en faire une sorte de moyen de protection ?

Océan : Non… Tout mon travail artistique, c’est travailler sur l’intime, travailler sur le personnel pour produire du collectif, pour aussi nourrir le patrimoine LGBTQ+ et que d’autres puissent voir ça et prendre de la force. Que ce soit un outil d’empowerment, tout simplement.

A Paris, il y a un bouche-à-oreille qui fonctionne… mais ce n’est pas le cas partout

BB : Tu parlais de la violence administrative. Dans le documentaire, on voit Tom, qui explique qu’il a eu quatre identités administratives au même moment. Rien n’est fait en France pour faciliter les parcours trans ?

Océan : Depuis 2016, une loi permet, normalement, de demander un changement d’état-civil sans être hormoné.e ni opéré.e. Mais, en réalité, il y a beaucoup de tribunaux qui ne respectent pas cette loi. C’est un peu ce que je montre dans le film et  je regrette de ne pas l’avoir plus expliqué. Quand je vais voir le psy et l’endocrinologue pour leur demander une attestation, je ne devrais pas avoir à le faire parce que ce n’est plus nécessaire. Sauf que c’est des dossiers tellement lourds qui prennent tellement de temps… Déjà, pour avoir un rendez-vous au tribunal, c’est des mois d’attente… Comme beaucoup de gens, j’étais très impatient d’avoir de nouveaux papiers donc j’ai préféré blinder et ne pas prendre de risque. Je regrette un tout petit peu de l’avoir fait parce que c’était aussi une solution de facilité, ça aurait pu être plus militant de me présenter sans lettre médicale…

Il y a aussi eu la bataille avec la Sécu. Bataille que j’ai fini par gagner mais j’attends encore qu’ils me remboursent donc c’est le genre de situation où il faut pouvoir avancer les sous. Heureusement que j’ai une sœur (qu’on voit dans le film) qui est avocate et qui m’a fait un courrier de 40 pages avec toutes les pièces nécessaires, parce que moi seul je n’aurais pas pu le faire. Il y a des associations comme OUTrans ou l’EST (Espace Santé Trans) qui aident et sont super actives, mais elles ne fonctionnent qu’avec des bénévoles et elles manquent de moyens.

Il y a aussi un problème avec la SoFECT (Société française d’études et de prise en charge de la transidentité) qui est un organisme autoproclamé spécialiste des questions trans, qui s’est complètement approprié ces questions à l’hôpital public et qui ont souvent des pratiques hallucinantes, d’une violence folle, avec des délais d’attente inadmissibles.

BB : Par exemple ?

Océan : À Paris, disons qu’il y a un bouche-à-oreille qui rend facile le fait d’avoir accès aux bons médecins, aux bons endocrinologues…  Mais ce n’est pas le cas partout. En province, les gamins qui veulent transitionner, ils tapent : « trans Limoges » et ils tombent sur la SoFECT. J’ai reçu des messages hallucinants, comme celui d’une jeune femme trans dont la médecin a fait une échographie des testicules sans aucune raison médicale. Ils lui ont aussi demandé de faire un scanner du cerveau pour voir si, avec les hormones, son cerveau change parce que « le cerveau des hommes et des femmes ce n’est pas pareil ». Ce qui est faux et on le sait. Donc elle devient vraiment un rat de laboratoire. Il y a des gens qui subissent des violences, des humiliations, ils sont tout simplement médicalisés et objectifiés. Nous, on revendique de pouvoir faire des transitions médicales tranquillement sans devoir être validé par les psys, sans que des médecins nous demandent s’il y a des homosexuels dans notre famille !

Ce que j’ai compris, c’est que l’identité est perpétuellement en mouvement

BB : La violence médicale que subissent les personnes trans est assez folle ! Quand on entend par exemple Noam parler de la gynécologue qui dit ne pas pouvoir le soigner parce que c’est un homme trans, on hallucine. Ou encore l’un de tes médecins qui te dit qu’il faut que tu demandes l’ALD (affection de longue durée). Est-ce que le monde médical est l’espace où les personnes trans sont les plus vulnérables ? Où, du fait d’une vision du point de vue biologique, les logiques transphobes sont beaucoup plus fortes et appuyées ?

Océan : Complètement ! Typiquement, ce médecin-là me dit : « Pour moi il n’y a pas de problème mais la clinique où j’opère demande l’ALD ». Il se réfugie aussi derrière ça. Tu te retrouves devant un médecin qui te renvoie au fait que tu es malade. Moi je ne voulais pas demander l’ALD, parce que j’ai une mutuelle et que j’ai les moyens. Je ne voulais pas être considéré comme malade. L’ALD, c’est comme une maladie de longue durée, c’est fait par exemple pour les gens qui ont un cancer. Finalement, j’ai été obligé de le faire. Bon, ça s’est retourné positivement : c’est parce que j’ai eu l’ALD que j’ai pu finir ma négociation avec la Sécu. Mais ça ne devrait pas être le cas. Il y a en permanence une vulnérabilité des personnes trans dans le milieu médical.

BB : On entend souvent les proches des personnes trans parler de « deuil » en évoquant la transition. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Océan : (rires) Non mais ça, c’est un truc de fou ! Franchement, je suis obligé de constater que cette question-là se pose, y compris parfois pour des personnes trans qui considèrent qu’elles veulent mettre à mort leur ancienne identité sociale. Mais cette notion de deuil vient toujours, à la base, des personnes cis. Comme s’il fallait dire adieu à la personne qu’on était avant mais au point même que des trans l’intériorisent et le formulent comme tel, alors que c’est absurde. Moi, ce que j’ai peut-être compris de plus fondamental avec ma transition, c’est que l’identité est perpétuellement en mouvement. C’est très libérateur de le comprendre parce que ça permet de sortir du « Est-ce que ça, c’est vraiment moi ? ». La question du deuil, elle n’a plus aucun sens quand tu penses les choses comme ça. Je n’ai pas disparu, je suis simplement dans un continuum, une évolution permanente. Pour moi il n’y a pas de rupture.

BB : Dans le film, on évoque même la maman de Ju qui fait un autel funéraire pour dire adieu à l’ancienne identité de Tom…

Océan : C’est vrai et ça raconte beaucoup, c’est pour cela que je l’ai mis dans le documentaire. Ça raconte à quel point la projection du genre est forte chez les parents. La première chose qu’on te demande quand tu attends un enfant c’est : « C’est une fille ou un garçon ? », ils se projettent sur le genre de leur enfant avant même qu’il soit né, avant même qu’il « existe » ! C’est politiquement extrêmement actif, c’est-à-dire que la société patriarcale dans laquelle on vit s’organise vraiment autour du genre et de la domination patriarcale, il y a des injonctions extrêmement fortes pour les deux sexes. Pour un parent, accepter que son enfant change de genre, c’est un bouleversement, c’est cataclysmique, ça remet en cause beaucoup trop de choses. Leur seul moyen de l’accepter parfois, c’est de passer par une étape du deuil mais il faudrait qu’ils arrivent à comprendre que s’ils ont un deuil à faire, c’est celui de leurs propres projections, pas de la personne. Ça, c’est très compliqué à comprendre pour eux, et même pour moi, le formuler comme cela m’a pris du temps.

BB : Quel rapport entretiens-tu avec ton corps ? Tu nous le montre et le partages très généreusement dans le film. Est-ce que ça a été difficile de le faire et est-ce que tu as un rapport calme et apaisé avec ton corps aujourd’hui ?

Océan : Je l’ai montré parce que c’était un enjeu important pour moi, cette première année de transition. En changeant de genre, j’ai aussi voulu modifier la perception sociale que les gens ont de moi et cette perception passait énormément par le corps. Déjà, il y a une chose, c’est qu’en France, dès que tu rentres dans un espace public, les gens ont besoin à tout prix de te genrer. C’est presque maladif. Quand iels n’y arrivent pas parce que ton expression de genre est non-binaire, tu vois la panique dans leurs yeux, c’est la fin du monde pour eux ! J’ai parfois envie de leur dire « Dis-moi juste bonjour, c’est pas grave ».

Ça m’a à la fois beaucoup amusé et épuisé, parce que c’est vrai que quand tu as envie d’être vraiment perçu comme « homme » ou comme « femme », c’est pénible. Donc j’ai porté beaucoup plus d’attention à ce que je pouvais dégager physiquement. Il y a énormément de trans, un peu plus poilus et bruns que moi, qui, ayant à peine commencé les hormones, ont de la pilosité faciale. Ce qui est le premier truc qui fait que les gens te disent « Monsieur ». Moi, un an et demi plus tard, j’ai toujours trois poils sur le menton (rires). Vraiment, je galère, on ne va pas se mentir (rires).

Le seul moyen de compenser, c’est aussi d’avoir une carrure plus masculine. Aujourd’hui je me sens mieux. Mais c’est aussi intéressant de voir que ce que j’espérais faire disparaître, à savoir les complexes, sont toujours bien ancrés. Et c’est une petite déception. Je pense que toutes les meufs galèrent à réussir à ne plus être complexées. Le fait d’avoir été assigné femme à la naissance fait que j’ai toujours ce truc-là, de ne jamais me sentir à la hauteur, trop gros, trop ceci ou trop cela, alors que tout va bien.

BB : Est-ce que le monde te percevant comme un homme cis ne te fais plus les mêmes injonctions, mais ce qu’il a pu faire comme injonctions lorsque tu étais perçu comme une femme est totalement resté ?

Océan : Oui c’est ça ! C’est sûr que socialement c’est plus facile, je me sens moins sexualisé. C’est vraiment le gros « privilège » que j’ai gagné. Quand je dis « sexualisé » ça ne veut pas dire que les hommes veulent systématiquement coucher avec toi, mais en tout cas ils vont t’évaluer. Cette évaluation permanente, « Est-ce que tu es baisable ou pas ? », c’est épuisant et violent. Résultat j’ai un confort -je trouve ce terme plus juste que « privilège »- dans l’espace public, mais pour autant ma structure psychique est la même donc je n’en profite pas nécessairement, dans le sens où j’ai toujours les réflexes de ne pas me sentir en sécurité, de guetter en permanence un éventuel « dérapage » aussi si les gens découvrent que je suis trans.

Journaliste : Comment tu te sens quand tu es autour des hommes cis, et comment tu vois la manière dont ils se comportent ? Est-ce que tu as un regard beaucoup plus acéré sur le comportement des hommes cis ?

Océan : Oui ! Je suis beaucoup plus intransigeant maintenant, c’est comme si le fait d’avoir transitionné me l’autorisait. Ce qui est absurde parce que j’aurais dû me l’autoriser en tant que femme…

BB : Et c’était peut-être plus dangereux aussi de le faire avant ?

Océan : Oui en effet c’était plus dangereux aussi. Maintenant, je découvre aussi leur attitude quand ils pensent qu’ils ne sont qu’entre mecs cis et je suis très choqué. Je m’attendais à être confronté à la violence, à la rivalité des mecs et bizarrement j’ai surtout découvert l’amour (rires). C’est-à-dire la solidarité : ils sont avec moi comme j’aurais voulu qu’ils le soient quand j’étais gouine. Je dis bien le mot « gouine », pour insister sur cette étape de ma vie où j’envoyais des signaux de non-séduction, où je cherchais la camaraderie et où on ne me la donnait pas.

Quand j’étais lesbienne, il y avait toujours un moment où on me proposait de faire un plan à trois avec ma copine alors que j’essayais de taper dans le dos du gars et de faire le bonhomme, même d’en rajouter pour désamorcer tout éventuelle ambiguïté, mais on ne me l’autorisait pas. Maintenant on me le donne ce truc-là, donc à la fois ça peut être agréable sur le moment, mais après ça me met plus en colère parce que je vois ce que les hommes se donnent entre eux et qu’ils ne donnent pas aux femmes, et qu’ils ne m’ont pas donné avant. Résultat, je suis encore plus féministe maintenant !

Propos recueillis par Miguel SHEMA

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