« Merci à Paris 8 qui me permet de rentrer à l’université, alors que je n’y suis jamais allé. La première fois, c’était l’année dernière comme jury », blague sur scène Fif Tobossi, fondateur du média rap Booska-P, et jury, pour lancer l’édition 2022 de Rappeuses en liberté.

L’urbain c’est 90% de nos vies, c’est bien que l’université s’en rende compte

La rappeuse Doria, marraine de cette deuxième édition, ouvre le bal en performant quelques-uns de ses titres phares sur la scène. Une scène montée pour l’occasion au pied de la maison de l’Étudiant. Celle qui a étudié à Nanterre et à Sorbonne Nouvelle se réjouit de voir ce festival dans une université qui ne ressemble à aucune autre : « Je connaissais Paris 8 de nom. L’université a l’air très ouverte, pas trop scolaire, ça donne envie d’aller à l’école, dit-elle en souriant.  L’urbain c’est 90% de nos vies, c’est bien que l’université s’en rende compte et mette ça en avant. »

Les 10 rappeuses du dispositif Rappeuses en liberté prêtent à monter sur scène.

Un lieu symbolique : L’héritage de la fac hip-hop

30 ans après le premier festival Hip-Hop organisé à Paris 8, l’université est toujours liée à cette culture qu’elle a vu évoluée, et dont elle a participé à l’éclosion. Il y a 30 ans aussi, le petit Driver – 14 ans à l’époque – se produisait sur les escaliers du bâtiment A,

Le premier festival où performe les 10 rappeuses n’a donc pas été choisi au hasard. Aymeric Pichevin, initiateur de Rappeuses en liberté, gravite depuis 25 ans dans le milieu de la musique et enseigne à l’UFR Culture et communication à Paris 8. « Le nom Rappeuses en liberté, c’est pour dire tu t’exprimes librement. Pour qu’elles n’aient pas à se poser les questions : « Si je fais ci, comment je vais être vue, qu’est ce qu’on va me dire ? Est ce que je rappe comme un mec ? » Et c’est aussi un clin d’œil parce que la fac est avenue de la liberté », explique-t-il.

Ma fierté, c’est de dire à mes étudiant-e-s en L1 que Paris 8 c’est la fac hip-hop.

« Ils me disent : ta place c’est à la kitchen, donc je rappe encore plus sale pour mes sistah ! » antonne La Giù sur scène.

« Ma fierté, c’est de dire à mes étudiant-e-s en L1 que Paris 8 est la fac du hip-hop », sourit Keivan Djavadzadeh, maître de conférences à Paris 8 en science de l’information et de la communication. Si l’enseignant donne ce titre à l’université installée au cœur de Saint-Denis, c’est en référence au documentaire de Pascal Tessaud Paris 8, fac hip-hop, diffusé en 2019 sur Arte.

Ce documentaire nous plonge en immersion dans les années 90 à l’université Paris 8 où rappeur-se-s, étudiant-e-s et enseignant-e-s se sont retrouvés à la naissance du mouvement hip-hop en France qui regroupait rap, street-art, danse, dj.

Pendant sa prestation Nanor a fait sauter le public de Paris 8.

Le documentaire raconte l’initiative de profs de sociologie et de linguistique, fascinés par le Hip Hop, qui invitent des acteurs de ce mouvement culturel au sein de cette fac. Une expérimentation qui durera 5 ans. Depuis, beaucoup de temps s’est écoulé avant que le rap acquièrent légitimité et reconnaissance. Autant dans l’industrie de la musique qu’auprès des auditeurs. « Ce n’était pas quelque chose à valoriser, on était les premiers à travailler sur le rap », rappelle Keivan Djavadzadeh.

« Le documentaire a été une redécouverte pour Paris 8 elle-même, explique le chercheur. Maintenant, c’est devenu un objet d’étude légitime. J’ai de plus en plus d’étudiant-e-s qui travaillent sur le rap. Avec le temps il y a eu un revival des recherches sur le rap à Paris 8. »

Mettre de la lumière sur les rappeuses : Paris 8 toujours à l’avant garde

« C’est une université pionnière dans l’étude du hip-hop, mais aussi sur les études de genre », rappelle l’enseignant auteur du livre, Hot, Cool & Vicious qui traite du genre, de la race et de la sexualité dans le rap aux Etats-Unis. « L’industrie pendant très longtemps s’est dit : « « Elle est où la nouvelle Diam’s ? » Les rappeuses pour être légitime devaient correspondre à la femme qui se respecte. L’image du « garçon manqué », suffisamment féminin mais pas trop non plus était encouragée. Aujourd’hui il y a une prolifération des modèles. »

Les prestations s’enchaînent devant le public de Paris 8 et le jury qui choisira les 3 gagnantes.

Des modèles divers à l’image du rap d’aujourd’hui et des 10 rappeuses présentes au festival. Après un passage remarqué sur scène, Mando, rappeuse et danseuse roubaisienne partage son expérience : « Il n’y a pas une rappeuse, un style musical. Je ne veux pas être la future Diam’s, je veux être la future moi. »

Je ne veux pas être la future Diam’s, je veux être la future moi.

Loin des clichés de la compétition entre rappeuses, et même entre femmes, c’est beaucoup de sororité et de force que le public constate. Maey, « notre Beyoncé » lance l’une des organisatrices, performait pour la première fois sur scène. Porté par le regard bienveillant de ses camarades, le stress s’est envolé : « Ça fait 3 mois que je chante devant elles. Elles m’ont donné de la force, donc quand je les regardais et je me suis : Let’s go. »

« C’est trop mes copines. On connaît les sons de tout le monde. » Mando

Dans le documentaire Arte « Paris 8, fac hip-hop », un épisode est dédié au groupe de rappeuses et danseuses Ladie’s night. Il était difficile pour elles de faire leur trou dans les années 90. En 2021, les documentaires sur les rappeuses se multiplient avec Reines diffusé sur Canal +, Girlhood sur Arte ou Queer sur BrutX.

On commence à voir émerger des rappeuses, mais il y a encore beaucoup de freins au sein de l’industrie

Malgré ça, la route est encore longue. « En interviewant des rappeuses on s’est rendu compte que mettre un coup de projecteur médiatique ne suffisait pas. Donc on a voulu faire quelque chose de complet. Avec de la formation, des outils pour se faire connaître, de la scène, des séances studio, des rencontres professionnels », détaille Aymeric Pichevin.

« On commence à voir émerger des rappeuses, mais il y a encore beaucoup de freins au sein de l’industrie », complète-il. Aymeric Pichevin observe que le dispositif Rappeuses en liberté créé un appel d’air. « J’espère qu’un jour on n’aura plus besoin de ce dispositif. » 

Doria, marraine et jury, conseille Mando après sa prestation pour préparer le concert final au Mama festival.

Le hip-hop en 2022, n’est plus celui des années 90. Le rap a pris le dessus sur tout le mouvement hip-hop. La diversification des artistes, comme du public en fait la musique la plus écoutée en France. À sa naissance, comme aujourd’hui, Paris 8 reste l’université pionnière dans le domaine. À la pointe des études de genre et des recherches sur le rap. Paris 8 permet aux étudiant-e-s d’accéder gratuitement aux concerts d’artistes reconnus, et offre une scène aux rappeuses émergentes pour leur donner visibilité et reconnaissance.

 Anissa Rami

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