Porter un autre regard sur la prison et les détenus et permettre à ces derniers de s’évader via la musique. Telle est l’ambition du producteur et DJ Mouloud Mansouri.

Son projet, la Shtar academy, est de retour cette année, 8 ans après le lancement de la première et unique saison. À l’époque, le projet avait eu lieu dans la maison d’arrêt d’Aix-Luynes.

Trois détenus – sélectionnés parmi 200 candidats – avaient rappé aux côtés de La Fouine, Orelsan ou encore Soprano. Un projet qui avait donné naissance au premier album de rap jamais enregistré dans une prison française. Au Bondy blog, nous les avions suivis.

Sacré timing. Le retour de la Shtar Academy déboule peu de temps après la polémique sur l’organisation d’une course de karting à la prison de Fresnes. Ce qui laisse craindre un énième débat du type : « Les détenus devraient-ils avoir à des loisirs ? »

Et c’est justement à la maison d’arrêt de Fresnes que la Shtar academy a pris ses quartiers. Durant plusieurs mois, quatre détenus ont collaboré avec de grands noms tels que PLK, Rim’K ou Sofiane. De cette expérience est sorti un album disponible ce vendredi 7 octobre. Mais aussi une série documentaire Cellule de rimes, réalisée par Sarah Marx et Sadat Seydi. La série est diffusée sur la plateforme France.tv Slash depuis le jeudi 6 octobre.

Pour l’occasion, nous avons rencontré Mouloud Mansouri, l’initiateur de la Shtar academy. Depuis sa sortie de prison en 2008, le quadragénaire bataille pour faire entrer la culture en prison. Son association Fu-Jo organise des concerts, des ateliers socio-culturels au sein de prisons françaises. En 15 ans d’existence, Fu-Jo revendique plus de 500 actions. Interview. 

Condamné pour trafic de stupéfiants, tu as passé 10 ans derrière les barreaux. Durant ta détention, as-tu participé à des projets culturels ?

En détention, j’ai organisé mes propres concerts mais ce n’est pas le SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation, NDLR) qui avait mis ces choses en place. Jamais de la vie ça ne devrait se passer comme ça.

Si j’avais pu participer à un projet comme la Shtar Ac, ça aurait été incroyable pour moi.

Si j’avais pu participer à un projet comme la Shtar Ac, ça aurait été incroyable pour moi. Durant ces dix années de détention, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas assez de gens de l’extérieur qui rentraient, pas assez d’activités culturelles et pas assez d’écoute de la part de l’administration pénitentiaire.

Comment les détenus accueillent les projets que tu proposes ? Et la Shtar Academy plus précisément ?

Ceux qui participent au projet sont contents, ils kiffent ! Là, on est en train de se battre pour que les détenus de la Shtar Ac – qui sont encore enfermés – puissent avoir une permission pour la promo du projet. 

Je vais devant le juge d’application des peines pour expliquer pourquoi c’est important que les mecs soient là. Ils savent qu’on fait beaucoup d’efforts pour eux, donc forcément le retour des détenus est vachement positif !

Tu les sors de leur quotidien de galère, tu leur donnes une chance !

Tu les sors de leur quotidien de galère, tu leur donnes une chance ! ​​ Tu peux changer leur vie : si l’album pète, les mecs peuvent faire une carrière. Et même si ce n’est pas le cas, ils savent qu’ils ont eu une expérience qu’ils n’auraient jamais pu vivre sans un tel projet.

 

Le projet Shtar Ac Saison 2 est tourné essentiellement vers le rap, pourquoi le rap ?

Déjà le rap, c’est ma culture. Je baigne dedans depuis mes 11 ans. Après, concernant les concerts qu’on organise en prison avec Fu-Jo, on ne fait pas que du rap. Là, on va programmer du Matthieu Chedid, par exemple.

Le rap, c’est la variété d’aujourd’hui et il faut l’assumer. 

Il n’y a pas que des détenus qui écoutent du rap en prison. Mais la majorité d’entre eux sont jeunes, de plus en plus jeunes. Et la génération d’aujourd’hui écoute majoritairement ce type de musique. Le rap, c’est la variété d’aujourd’hui et il faut l’assumer.

Avec le projet Shtar Ac 2, tu souhaites transmettre quoi au grand public ?

Premièrement, je veux qu’ils apprécient un bon album de rap. Ensuite, on avait envie de raconter ce qu’il se passe en prison à travers les paroles des mecs qui y sont vraiment. Parler des gens comme nous, c’est ça qui m’intéresse dans le rap. Quand ils vont écouter l’album, j’espère que les autres détenus de France vont se sentir représentés. 

On avait aussi envie de raconter la rue d’aujourd’hui et expliquer pourquoi on entend tout le temps parler de moula (argent, NDLR). Il y en a qui prennent ça à la légère mais en réalité, l’argent est un problème central dans les quartiers.

Est-ce que la polémique née de la course de karting organisée à Fresnes a eu des conséquences sur ton projet ?

Après l’épisode Kolhantess, le ministre de la Justice a pris la décision de contrôler toutes les actions culturelles qui allaient être proposées. Il a promis de sortir une nouvelle note concernant l’encadrement des activités culturelles en détention.

On aurait aimé faire la promotion de la Shtar Ac à Fresnes, avec les détenus, mais on ne peut pas

En attendant, toutes les activités ont été mises en pause ou annulées. On aurait aimé faire la promotion de la Shtar Ac à Fresnes, avec les détenus, mais on ne peut pas.

Et de la part de l’administration pénitentiaire, est-ce que tu as  rencontré des obstacles ?

À Fresnes, on n’a pas eu de résistance de leur part. À partir du moment où le directeur nous a autorisés à faire le projet, il a tout facilité. La documentariste, Sarah Marx a réussi à filmer tout ce qu’elle voulait. Quand les mecs sont allés au cachot ou au prétoire, elle a pu les suivre. La direction n’a rien censuré et c’est très important !

Tu définis le projet Shtar Ac comme un projet de réinsertion sociale. Pourquoi ?

Le projet Shtar Ac est très important pour l’insertion et la réinsertion des détenus. Ils ont été occupés intelligemment pendant 18 mois. Ces gars ont réappris à écrire, à faire des rimes, à construire des morceaux, à travailler sur de la musique avec des beatmakers. Et ils ont aussi pu échanger avec d’autres artistes.

Ce partage est hyper enrichissant et valorisant. Ça leur ouvre des perspectives, c’est en ça que c’est un projet de réinsertion. Certains détenus ont même signé des contrats de travail grâce au projet.

D’après le préambule de la circulaire du 3 mai 2012, « l’accès à la culture est un droit fondamental, au même titre que l’éducation et la santé » en détention. L’accès à la culture, c’est comment en prison ?

Quand j’ai commencé en 2008, il n’y avait vraiment pas grand-chose niveau culture. Maintenant, c’est un peu mieux mais ça reste très compliqué.

Il y a des prisons qui sont complètement dépourvues d’activités culturelles car elles sont trop éloignées de tout.

Ça peut varier en fonction des prisons. Il y a des prisons qui sont complètement dépourvues d’activités culturelles car elles sont trop éloignées de tout. Après, certaines prisons parisiennes, la prison de la Santé par exemple, a refusé nos projets en nous disant qu’ils avaient déjà trop d’offres culturelles. Personnellement, je pense qu’on n’a jamais assez d’offres culturelles.

La France a plusieurs fois été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour l’état déplorable de ses prisons. Cela rend d’autant plus important l’organisation de projets culturels ?

Oui, le projet Shtar Ac est très important en ça. Il permet de mettre en lumière les conditions de vie inhumaines des détenus dans les prisons françaises.

On est soi-disant le pays des droits de l’homme, mais quasiment toutes les prisons françaises ne respectent pas les droits fondamentaux. Il y a des pays dits du Tiers-monde qui respectent mieux les détenus que nous ! On n’a de leçons à donner à personne.

Cet album va justement servir à parler des conditions de détention. Déjà, la première musique “Imagine” avec ZKR permet de comprendre ce qu’est la prison.

La réinsertion est le parent pauvre des politiques publiques. Les chiffres de la récidive en attestent : 40 % des personnes condamnées en 2019 sont en état de récidive, selon l’Insee. Tu en penses quoi ?

À partir du moment où les détenus sont 3 dans 9m², tu ne prépares pas la réinsertion. Le travail de réinsertion n’est pas pris au sérieux en détention et c’est pour ça qu’il y a autant de récidive en France. Le parcours entre l’arrivée et la sortie de prison est très mal fait, et on continue sur cette voie.

La prison est une institution tellement fermée qu’ils n’ont pas l’intelligence de s’ouvrir à des gens comme nous

En 15 ans, personne ne m’a jamais demandé comment je voyais les choses. Pourtant, j’ai un œil de l’intérieur, en tant qu’ancien détenu, et un œil à l’extérieur, en tant que partenaire de cette administration. J’échange avec tout le monde : des directeurs, des SPIP, des surveillants. La prison est une institution tellement fermée, tellement archaïque, qu’ils n’ont pas l’intelligence de s’ouvrir à des gens comme nous et de se poser des questions.

Propos recueillis par Clémence Schilder

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