Avant même d’être vu, Soumaya avait fait grand bruit. Ce film de Waheed Khan et Ubaydah Abu Usayd devait être projeté au Grand Rex le 15 mars dernier, mais une offensive concertée de divers groupuscules réactionnaires avait amené la salle de spectacle à céder et à annuler la projection. L’équipe du film se rabat alors sur des plus petites salles, en commençant par le CGR d’Epinay-sur-Seine. Après un petit tour de France, l’équipe du film revient dans le 93 et c’est comme ça que j’atterris au cinéma Le Studio (dont le BB est partenaire, ndlr) le vendredi 27 septembre.

C’est peu dire que j’attendais de voir ce film avec impatience ! Je l’avais déjà raté à sa dernière projection au CGR des Lilas, le 30 août dernier. Quelqu’un avait créé un évènement sur un groupe Facebook, mais les places sont parties comme des petits pains. Très déçue de n’avoir pas pu y assister, j’avais alors jeté mon dévolu sur cette date du 27 septembre. Nous créons un petit événement Facebook pour coordonner les inscriptions.  Je donne les informations pour la réservation, je relance les derniers retardataires… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de places pour certains qui se retrouvent ainsi en liste d’attente. Le jour J, j’arrive la première. Je prends ma place et je vois une liste d’attente prête à être dégainée en cas de désistement.

J’attends les 15 personnes censées me rejoindre. Deux personnes se désistent mais sont très rapidement remplacées par deux personnes que je connais qui étaient en liste d’attente. Nous attendons dans le café du cinéma qui se bonde à vue d’œil. Quand nous descendons dans la salle, les meilleures places sont déjà prises, alors on se met au-devant de la scène, tant pis pour les yeux et tant mieux pour être plus proche des acteurs qui seront là à la fin du film !

Les spectateurs continuent d’arriver. Avec ses 150 places, la salle est pleine à craquer. Je me demandais pourquoi ce film suscite tant d’engouement. Je comprends mieux quand, au fil des scènes qui défilent, j’entends la salle rire aux éclats, je vois des visages se crisper, de la tristesse se dévoiler… Je sens monter en moi une incompréhension face à l’injustice de cette femme, Soumaya, qui est obligée de se battre pour prouver qu’elle est innocente d’un djihadisme présumé. C’est l’histoire d’une femme ordinaire qui a une vie ordinaire, mère fraîchement divorcée qui travaille depuis quatorze ans dans la même entreprise. C’est l’histoire d’une femme qui se bat contre les préjugés, contre les mots d’un imaginaire à peine voilé. C’est l’histoire d’une femme tout simplement. Je me sens concernée, transportée, j’ai presque envie de lutter à ses côtés. Elle est la représentation des peurs de notre société actuelle. Elle touche tous les cœurs et non pas uniquement le mien. Je sens que la salle vit à travers son histoire.

A la fin de la projection, les langues se délient face aux acteurs et aux réalisateurs, les échanges fusent et les questions se multiplient. Certaines personnes dans la salle se sentent enfin soulagées qu’à travers ce film leur voix soit entendue. Il y a de tout dans la salle, une représentation culturelle et ethnique de notre société. Une femme lève la main, elle dit être protestante quand une personne dans la salle annonce qu’il n’y a que des musulmans. Une autre femme lève la main, elle est travailleuse sociale. Le message, c’est que ce n’est pas un film de musulmans fait pour les musulmans. C’est un film qui interpelle tout le monde.

Le film est touchant car il montre un autre visage, une humanité. Ce n’est pas un film sur l’islam ni sur les musulmans, c’est un film sur les représentations cristallisées de notre société à travers différents personnages. C’est un film qui parle d’une femme victime d’un licenciement abusif dans une atmosphère d’état d’urgence sans limites et qui lutte pour rétablir ses droits. Elle ne se laisse pas emporter, elle est la vague qui emporte. Son personnage colle presqu’à la peau de son interprète…

Une interprète, Soraya Hachoumi, que j’ai souhaité rencontrer après la projection du film.

Redonner un peu d’humanité à ces personnes

Qu’est-ce qui t’a donné envie de revenir au cinéma pour jouer un rôle comme celui de Soumaya ?

Ce qui m’a donné envie de jouer le rôle de Soumaya, c’est le profil du personnage : déterminé, fort, qui ne représentait pas qu’une femme de la communauté musulmane mais une femme qui fait valoir ses droits. Ce film a permis de redonner un peu d’humanité, de donner un peu de nuance. C’est tellement binaire de nos jours. Le fait que ce soit une histoire vraie a également joué. Je connaissais l’action du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France, ndlr), j’avais conscience de ces dossiers. Quand on m’a proposé Soumaya, ça m’a parlé tout de suite et j’ai trouvé ça hyper intéressant de redonner un peu d’humanité à ces personnes qui font l’objet de peurs, de craintes et d’amalgames. Pour moi, c’était devenu une urgence sanitaire de raconter ce type d’histoires.

Comment t’es-tu senti dans ce personnage ?

Très proche de moi. En tant que comédienne, je n’ai pas vraiment été mise en danger parce que je pense que c’est un personnage qui me ressemble beaucoup. La seule difficulté qu’on a pu rencontrer, c’est le manque de moyens financiers et le tournage très resserré. Plus on prend le temps, plus ça coûte de l’argent. Il fallait payer les décors, l’ingénieur du son, il fallait concentrer un maximum de gens en peu de temps. C’était dans l’intérêt de tout le monde d’aller vite. La totalité du film a été tourné en trois semaines. Il n’y avait pas de rémunération sur ce film. La dernière partie du film a pu être rémunérée grâce à un mécène anonyme qui a fait un don. Enchaîner 12 à 15 heures de tournage, c’était difficile.

Malgré ces obstacles, qu’est-ce qui t’a porté ?

Il s’agit d’un message de paix, une histoire humaine. C’était une façon pour moi de redonner la parole à des individus, de raconter des choses qui me tenaient à cœur, à défaut de manifester. Le cinéma est un art formidable pour raconter des histoires. Le côté bénévolat était secondaire.

Là où je suis fière c’est que je suis consciente qu’on a pu aller au bout de ce film malgré le manque de moyens. Le tournage a coûté 27 000€. Pour te donner une idée : un film français un peu bankable a un budget d’environ un million d’euros. 27 000 €, c’est le budget d’un court-métrage !

Comment as-tu vécu les difficultés autour de la sortie du film, à l’instar de l’annulation du « Grand Rex » ?

On s’est dit que le sujet du film et le film lui-même rencontraient les mêmes problématiques. Mais la force du public et sa bienveillance nous ont donné envie de continuer. A Epinay, il y avait 400 personnes pour la première projection. Certaines femmes nous tombent dans les bras, en larmes. La dernière, c’était à Marseille, une femme en jilbab qui m’a dit qu’elle était très fière que ce soit une femme non voilée qui incarne le personnage.

On a eu une superbe projection à Bordeaux où il y avait une grande parité dans la salle. Il y avait des protestants à Aubervilliers. Il y avait des travailleurs sociaux. On a eu des Français « de souche ». Toute la beauté du cinéma, c’est être vecteur d’émotions sans ressembler aux personnages. J’ai même rencontré un groupe d’hommes qui sont venus ensemble voir le film. Donc ce n’est pas un film qui touche uniquement les femmes.

Et pour conclure : mais où est Jérôme ?

C’est un fantôme. On laisse libre court à chacun de penser ce qu’il pense de ce personnage. Se noyer dans un océan de certitude de cet homme face à la mer. Le spectateur est libre de choisir la fin pour Jérôme.

Chahira BAKHTAOUI

Soumaya, Waheed Khan et Ubaydah Abu Usayd, projection le vendredi 18 octobre à 19h30 au CGR Paris Lilas, Place du Maquis du Vercors, 75020 Paris.

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