« Trump est un phénomène vraiment nouveau : c’est le premier président dont toute l’existence politique dépend du fait qu’il y a eu un président noir. » La thèse déployée dans Huit ans de pouvoir, une tragédie américaine de Ta-Nehisi Coates déconstruit la masse de commentaires expliquant que l’élection de Donald Trump est avant tout le fait d’une classe populaire blanche et déclassée. Auteur remarqué et primé pour son livre Between the world and me (Autrement, 2016), Ta-Nehisi Coates replace ici l’élection de Donald Trump dans l’histoire du racisme aux États-Unis.

Trump, l’effet backlash : une démocratie multiraciale qui renforce la suprématie blanche

Comme une sorte de carnet de bord, Huit ans de pouvoir se construit autour de huit de ses articles publiés pour le mensuel The Atlantic : en passant par « Pourquoi est-ce que si peu de noirs étudient la guerre de Sécession ? » à « La peur d’un président noir ». Son analogie entre la période de la Reconstruction, qui a succédé à la guerre de Sécession, et l’élection de Donald Trump est sans doute l’idée la plus forte de ce livre. L’expérience de démocratie multiraciale s’était à cette époque soldée par un retour en force du pouvoir de la suprématie blanche.

Selon l’auteur, cet effet boomerang se répète aujourd’hui : « Lorsqu’il devient clair que le bon gouvernement noir peut permettre à des Noirs bien réels d’exercer leur autorité sur des Blancs bien réels, alors la peur s’installe, les attaques contre la discrimination positive reprennent, et la nationalité d’Obama est remise en question ». Le fait que la présidence de Barack Obama ait été exempte de frasques en tout genre ou de scandales de corruption n’a donc fait qu’accroître « la suprématie blanche qu’elle cherche pourtant à combattre. »

En convoquant un passé pas si lointain, Ta-Nahisi Coates met le doigt sur des impensés essentiels. L’ordre social aux États-Unis s’est bâti sur une égalité entre la classe ouvrière blanche et l’oligarchie blanche qui n’aurait pas pu exister sans l’esclavage des noirs. « C’est la présence d’une caste inférieure (…) qui donne sa supériorité au travailleur blanc, » formulait ainsi Jefferson Davis, président des États confédérés. Une thèse qui n’est évidemment pas reproduite à l’identique de nos jours mais qui interpelle quant à l’indulgence dont jouit l’électorat de Donald Trump.

Quand Bernie Sanders réfute l’idée que l’électorat de Trump soit raciste, sexiste ou homophobe, il écarte sciemment un fait : « Tout électeur de Trump a trouvé acceptable de confier le destin du pays à un suprémaciste blanc. » Le candidat démocrate circonscrit son raisonnement à la lutte des classes en oubliant également que les désindustrialisations, largement évoquées pour expliquer la colère de la classe ouvrière blanche, ont été bien plus destructrices pour la communauté afro-américaine. « Le taux de chômage des jeunes noirs (20,6 %) en juillet 2016, était le double de celui des jeunes blancs (9,9%). » Pourtant, point de longs portraits sur cette Amérique des oubliés.

Le paradoxe Obama : un premier président noir qui évite la question de la race

« Le bon gouvernement noir » de Barack Obama n’est pas épargné par la critique que brosse Ta-Nehisi Coates. Une critique un peu ambigüe parfois puisqu’on sent une pointe de fascination dans le regard que l’auteur porte sur Obama. Le paradoxe Obama, tel qu’il le décrit, tient à ce que le premier chef d’État noir des États-Unis ait cherché à éviter la question de la race plus qu’aucun autre. « Il a refusé d’utiliser sa position pour parler du racisme, l’utilisant au contraire pour s’engager, dans la plus pure tradition moraliste noire », affirme Ta-Nehisi Coates. Une posture qu’il conteste plus largement dans son livre : exiger des Noirs qu’ils soient deux fois meilleurs n’est pas l’égalité mais un recours au système de deux poids deux mesures, « un système qui a pesé sur la présidence Obama. »

Sur le caractère systémique du racisme aux États-Unis, sa description de l’incarcération de masse comme spirale répressive visant une communauté défavorisée et discriminée est édifiante. Ce qu’Obama n’a pas voulu voir ou ce contre quoi il n’a pas voulu lutter, Ta-Nehisi Coates en fait état comme d’un « problème systémique et spécifique » qui attend, peut-être en vain, « une solution adaptée ».

Héléna BERKAOUI

Le livre publié en octobre 2017 aux États-Unis est désormais disponible dans sa version française. Huit ans de pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, éditions Présence africaine, 24,90€.

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