Ce lundi 19 mars, j’intervenais dans mon ancien collège, à Drancy, dans le cadre de la semaine de la presse et des médias à l’école. « D’où vient l’info ? », tel est l’intitulé du thème adopté cette année. Aujourd’hui, pour la plupart des collégiens, l’information provient des réseaux sociaux. De ce fait, avec la professeure-documentaliste du collège drancéen, nous avions prévu de nous concentrer là-dessus.

En un après-midi, j’ai rencontré trois classes de 6e. Notez qu’en 6e, on a entre 11 et 12 ans. J’ai l’habitude d’intervenir dans des classes pour des séances d’éducation aux médias, surtout avec des élèves de 4e, de 3e  et des lycéens. Toute cette année scolaire par exemple, j’accompagne une classe de 3ème du lycée des Trois-Fontaines à Reims (j’aurai l’occasion d’y revenir dans un prochain papier pour vous en parler). En revanche, il m’est moins commun de discuter médias avec des 6e.

Malgré leur jeune âge, il était prévu de consacrer une bonne partie de l’intervention à Snapchat. Deux raisons : d’abord, il s’agit du réseau social le plus utilisé par les collégiens mais aussi parce que, récemment, Snapchat aurait été source de conflits au sein même du collège, une problématique que nous avions suivie à Aubervilliers, Saint-Denis et La Courneuve en décembre 2017.

En classe de 6e C, 24 élèves sur 25 ont Snapchat

Au départ, je pensais que nous allions plutôt faire de la « prévention » à propos de ce réseau. Pour moi, en 6e on a conscience de ce qu’est Snapchat, on voit ses grands frères, ses grandes sœurs l’utiliser, on s’amuse de temps en temps avec les filtres mais pas plus. Jamais il ne me serait venu à l’esprit qu’à 11, 12 ans, on avait déjà des comptes Snapchat à soi. Et bien si. Hier, j’ai eu l’impression d’avoir 125 ans et de découvrir un autre monde. En 6e, on connaît mieux Snapchat que ses tables de multiplication ou ses verbes irréguliers. Ce n’est pas une caricature, c’est exactement ce que j’ai vu.

Quasiment tous les élèves de la classe de 6ème C disposent d’un compte Snapchat, donc d’un téléphone, enfin d’un smartphone. En fait,  24 élèves sur 25 sont inscrits sur Snapchat. Le 25e lui n’a pas de compte Snapchat mais Facebook « pour jouer ». En 6e A, c’est moins, mais tout de même : la moitié a un compte Snapchat. Enfin, en 6e E, un seul élève n’a pas de smartphone. Pour aller sur le net et utiliser leurs réseaux sociaux, certains disposent même d’un forfait 4G. Ceux qui n’ont pas de 4G, l’utilisent à la maison, en wifi.

Les professeurs découvrent l’ampleur de l’utilisation de Snapchat par leurs élèves

On rappelle (pour ceux qui sont loin des 11-12 ans) que Snapchat permet la création de « story », soit une succession d’images et de courtes vidéos. Vous avez du mal à visualiser la chose ? Imaginez un diaporama ou un powerpoint, en plus ludique. À moins de les archiver sur votre téléphone, au bout de 24 heures, ces story disparaissent. Snapchat s’inscrit comme un réseau social relativement intime : on partage ses coups de gueule, ses coups de cœur, ses repas, ses sons préférés, des moments entre potes, ses loisirs, bref son quotidien, sa vie privée.

Le titulaire du compte peut directement voir les noms, « les blases » comme on dit, et le nombre de personnes qui a consulté sa story. Ces personnes sont d’ailleurs appelées « amis ». En 6e C, une élève nous a expliqué que ses story étaient vues par 600 personnes. 600 c’est, environ, le nombre d’élèves dans ce collège. D’autres élèves parlaient plutôt de 50-60 vues. Les professeurs présents, qui découvraient la présence de leurs élèves sur ce réseau social, sont restés bouche bée. On rappelle qu’en 6e on a 11-12 ans ou ça va ?

Des groupes Snapchat de classe

Les collégiens expliquent qu’ils suivent leurs amis mais aussi des Youtubeurs, des Instaurateurs et autres influenceurs. « On va sur Snapchat pour rigoler, pour se détendre », affirme l’un deux. Le réseau sert aussi pour les devoirs dans l’une des trois classes. Effectivement, un groupe Snapchat a été créé avec tous les élèves pour discuter des devoirs. La conversation s’appelle « 6e C la base ». On peut y trouver des discussions où ceux qui n’ont pas noté les devoirs demandent au groupe « qui a les devoirs de lundi ? » Et en quelques minutes un camarade a ouvert son agenda et a répondu à la question.

Lorsque je leur ai dit que de plus en plus de médias étaient présents sur Snapchat, les élèves étaient étonnés. Ils nous ont promis de regarder une fois chez eux. Je leur ai cité l’exemple du Bondy Blog, de notre façon de produire de l’information sur ce réseau et d’intéresser nos « amis » à nos contenus. Je leur ai également parlé de ce que faisaient d’autres confrères et consœurs sur Snapchat. Objectif : leur faire prendre conscience qu’il est possible d’utiliser ce canal autrement. D’ailleurs, avec une des trois classes, nous avons aussi fait des mini-reportages au sein même du collège en story Snapchat. Chaque groupe avait un téléphone avec 4G, un sujet bien précis et quelques consignes pour enregistrer une story sur la violence au collège, le métier de CPE ou encore les batailles de neige dans la cour de récré.

La rencontre proposée sur Snap par un jeune homme de 18 ans à Léa, 11 ans

Pour les deux autres classes, nous avons plutôt choisi de discuter plus longuement de leur utilisation de Snapchat. Ces discussions auraient pu durer des heures malgré la sonnerie. Certains élèves n’ont pas hésité à confier des histoires très intimes concernant leurs rapports à Snapchat. Comme Léa* qui a raconté avoir discuté avec un jeune homme de 18 ans pour la première fois sur Snap. Elle en a 11. Elle raconte que c’est ce jeune homme qui l’a ajoutée pour lui « proposer un rendez-vous au parc du coin« . « Il disait que j’étais mignonne », rapporte-t-elle. « J’ai eu peur, alors je l’ai bloqué « . Son père aurait été furieux et lui aurait (évidemment) interdit de s’y rendre.

Justement, et les parents dans tout ça ? Contrôlent-ils la situation ? Comment ? Un grand nombre d’élèves rencontrés dans ce collège de Drancy expliquent avoir leurs parents ou leurs grands frères et grandes sœurs (15-20 ans) en amis sur Snapchat. Certains racontent que leurs parents ont même créé spécialement des comptes pour suivre leurs enfants. D’autres confient avoir bloqué leurs parents parce que « c’est privé« . Enfin, certains élèves confessent que leurs parents ne sont tout simplement pas au courant de l’existence de Snapchat.

« Pourquoi est-ce qu’on n’a pas un cours comme ça toutes les semaines ? »

Finalement, tous étaient ravis de parler de Snapchat. Même les plus timides ont pris la parole sur ce sujet. Certains sont restés une heure de plus pour assister à cette séance. D’autres en demandaient même encore. « Pourquoi est-ce qu’on n’a pas un cours comme ça toutes les semaines ? Nous on est d’accord pour rester encore une heure si c’est pour parler de Snapchat, on peut parler d’Instagram aussi ? ». Malheureusement, le créneau proposé ne supposait qu’une heure d’intervention par classe. Malheureusement, la semaine de la presse ne dure qu’une semaine. Malheureusement, l’éducation aux médias et à l’information ne constitue pas (encore ?) une matière à part entière.

Des efforts ont été faits ces dernières années, c’est vrai. Seulement, je le vois régulièrement dans mes reportages éducation ou dans mes interventions dans les classes : les réseaux sociaux prennent une place considérable dans le quotidien de ces enfants. Les élèves rencontrés ont 11, 12 ans. Il y a quelques mois à peine, ils étaient encore en CM2. Ils disposent aujourd’hui d’un téléphone avec un accès à internet et sont inscrits sur un ou plusieurs réseaux sociaux. Ils ne sont pas forcément au courant qu’ils peuvent s’informer avec ces canaux, ils ne savent toujours pas comment se protéger face aux dangers de ces réseaux. Et, encore une fois, ils n’ont que 11-12 ans. Il leur aura fallu attendre ce 19 mars pour en discuter longuement, pour la première fois, cette année.

Sarah ICHOU

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