Quand on écoute Ramsès Kefi ce 18 avril, on oublie le temps d’un après-midi qu’on est confiné depuis un mois. Il faut dire que son côté blagueur et son sens de la répartie font mouche auprès de la quarantaine d’internautes présents. Mais une autre qualité émane de la voix du journaliste de Libération, celle de conteur d’histoire. Son histoire à lui.

Ramsès Kefi a le goût de l’écriture. Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, rien ne prédestinait le jeune homme originaire de Carrières-sous-Poissy (Yvelines) à manier la plume pour un quotidien aussi prestigieux. « Je connaissais Libération comme un fleuron de la presse française mais je ne lisais pas les journaux, pour être honnête, reconnaît-il aujourd’hui. Je n’ai jamais été un grand consommateur de médias. »

Pour comprendre son parcours pour le moins atypique, il faut se replonger dans sa jeunesse. Chez les Kefi, on ne plaisante pas avec l’éducation. Avoir une culture générale, ça se forge dès le plus jeune âge. « J’ai vécu à Carrières-sous-Poissy jusqu’à mes 16 ans, juste à côté de l’entreprise Peugeot, se souvient-il. Je lisais quand j’étais petit, ma mère est arrivée du pays avec beaucoup de bouquins. Je lisais tout et n’importe quoi, même de la philo ! Mon père ne savait ni lire ni écrire mais il était très porté sur les reportages par exemple. Il s’est fait une grosse culture générale à l’oral. Mes parents avaient ce souci de nous inculquer de la culture. » 

Après la fac… le McDo

S’il affiche ses préférences pour les matières littéraires dès le collège – notamment l’histoire et la géographie, pas question pour le jeune Ramsès d’envisager une suite en hypokhâgne (la première année de classe préparatoire littéraire). S’il continue d’arpenter les couloirs de son bahut, c’est avant tout « par devoir » envers sa famille. Il aime la littérature mais pas au point d’en faire un métier. «  Je faisais des études secondaires mais c’était pas un truc qui me branchait à la base. Je me suis laissé porter par l’Éducation nationale ».

Lui qui s’imaginait entrer dans l’armée après le lycée se dirige finalement vers des études de droit qu’il abandonne au bout de six mois. «  On n’était pas très assidu dans les bibliothèques. J’étais pas très concentré en cours ». Après des études d’histoire, Ramsès travaille au McDo où il devient vite manager. « Un été, un grand de chez moi me voyait dehors. Il était directeur d’un McDo, il m’a proposé de  bosser avec lui. J’y ai travaillé de 2005 à 2011-2012, quand même ! ». De son passage dans la chaîne de restauration rapide, il en retient une expérience positive : « McDo a été une très bonne école pour moi. J’ai découvert des gens, monté des projets… Le côté humain m’a plu ».

Mais l’envie d’aller voir ailleurs bouillonne dans sa tête. Sur les conseils de ses proches, Ramsès postule à différents postes : contrôleur EDF, agent de recouvrement, chargé des ressources humaines à La Poste… Mais cette fois, la chance n’est pas au rendez-vous. « Quand je passais des entretiens pour faire autre chose, mon CV était flou. Les employeurs me disaient : ‘puisque t’y es déjà, pourquoi tu n’essaies pas de devenir directeur d’un McDo?’ »  

Son premier article ? Publié par le BB !

Il faudra attendre le printemps arabe en 2011 pour que Ramsès trouve sa vocation. Comme un clin d’œil au retour aux sources, ce sera le journalisme. « J’ai écrit un premier papier sur la Tunisie lors de mes vacances. On parlait beaucoup de corruption, de Ben Ali, etc… Mais ce qui m’avait marqué, c’était le quotidien des gens qui galéraient à trouver un taff. J’ai envoyé mon papier à Rue 89 et au BB. Le Bondy Blog me contacte en me disant de passer un mardi à la conf’ de rédac’. Rue89 m’appelle et le publie aussi. »

Encouragé par ce premier fait d’armes, Ramsès décide de se lancer pleinement dans l’écriture pour les deux médias. L’apprentissage se fera sur le terrain avec l’aide de ses camarades de Rue89. « Rue 89 me propose un stage d’un mois. Ils voulaient ouvrir leur rédaction à d’autres profils. Là-bas, j’ai été responsabilisé hyper vite. La première semaine, j’étais déjà en reportage à Goodyear à Amiens. »

La fortune continue de sourire à Ramsès qui finit par obtenir un CDD chez Rue89 où il travaille entre 2012 et 2016. Il finit par attirer l’attention de Libération qui lui propose d’entrer au service des sports en 2015. « Mais je ne me voyais pas filer à l’anglaise, mes collègues s’étaient mouillés pour que j’aie un CDI, dit-il. L’année d’après, Libé me rappelle et la situation a changé : Rue89 doit dégraisser. C’était un peu la fin d’une aventure. » Et le début d’une nouvelle à Libé : « Pour la première fois de ma vie, j’arrivais dans un bureau avec autant de monde. Et ça s’est très bien passé. Il y a eu des gens qui ont grandement facilité mon intégration dont Rachid Laïreche. »

Je ne me vois pas rester journaliste toute ma vie

Après les sports, Ramsès se tourne la rubrique société où il retrouve son approche favorite : « raconter le quotidien dans les quartiers populaires, la routine des habitants ». Mais pas question de lui coller l’étiquette de spécialiste. « A Libé, je fais beaucoup de choses différentes et personne ne vient me dire : ‘Ramsès, tu connais les quartiers, tu vas t’occuper de ça’. Il m’est même arrivé de proposer des sujets sur les quartiers et d’entendre Johan Hufnagel (alors directeur des éditions, ndlr) me dire qu’il était hors de question que des gens issus des quartiers traitent les sujets quartiers. Il ne voulait pas d’assignation. »

Décidément, les choix de Ramsès auront été salutaires. Son enfance, ses débuts au BB et Rue89 et même son passage au McDo lui ont apporté une plus-value sur le plan professionnel et humain. Comme son confrère et ami Rachid Laireche, présent (virtuellement) ce samedi, il garde les pieds sur terre ce qui lui permet d’être consciencieux dans son métier.

« Journaliste, ça demande un travail invisible énorme mais indispensable, explique-t-il. Parfois, on m’invite à venir boire un café à 23h. C’est un métier qui n’a pas d’horaires. J’estime que je suis privilégié. Alors je dois respecter mon lecteur en travaillant à fond. Comment on trouve une histoire ? « Je garde toujours contact avec les gens grâce à qui je peux faire mes papiers. C’est ma manière de les respecter, on s’appelle, on boit un café… Quand tu respectes les gens, ils pensent à toi quand il se passe quelque chose ».

Mais le journalisme n’est pas une fin en soi pour Ramsès. Tel un électron libre, il ne se voit pas diriger une rédaction, présenter un journal télévisé ou parler derrière un micro à la radio. « Je ne me vois pas rester journaliste toute ma vie. C’est très personnel mais je pense que je vais arriver à une date de péremption. Un jour, sûrement, je n’aurai plus autant d’histoires à raconter, j’en aurai marre qu’on m’appelle à 23h pour aller ici ou là… » Parce qu’il est comme çà Ramsès : travailleur, humble et polyvalent. Et c’est ce qui fait peut-être sa réussite.

Fleury VUADIAMBO

  • Prochaine Masterclass prévue ce samedi 16 mai à 14h avec Doan Bui, Prix Albert-Londres 2013

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