« On tente de défricher les sujets qui ne sont pas forcément évidents pour les grands médias ». C’est avec ces mots que le journaliste Tomas Statius résume le travail de StreetPress, site d’information en ligne, dont il est l’un des rédacteurs en chef adjoint. « On n’est pas abonné à l’AFP. On essaye de sortir des informations qu’on n’a pas lu ou vu ailleurs, de trouver des angles un peu décalés, de prendre un pas de côté sur un sujet qui fait l’actualité », poursuit-il. Mais avant le journalisme, le premier amour de Tomas Statius c’est la culture, et plus particulièrement la culture urbaine. « À la base, je me destinais à travailler dans le milieu du hip-hop. J’ai fait des stages et j’ai travaillé pour des associations comme Call 911, une asso lilloise qui organise des événements hip-hop », confie-t-il aux lecteurs et reporters du Bondy Blog présents lors de sa Masterclass, samedi 24 mars.

Passé par Sciences-Po Lille et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Tomas Statius n’a pas intégré d’école de journalisme, mais c’est un manque de financement de sa thèse qui va le conduire vers cette profession. « À 23 ans, c’est vraiment le journalisme culturel qui m’intéressait. J’ai fait un stage au service culture de La Croix et je suis passé par Konbini, d’abord en stage puis en tant que pigiste. On était une toute petite équipe de trois-quatre rédacteurs. Moi, je suivais le monde du graff, le hip-hop, la musique électro », raconte celui qui travaillera également, en freelance, pour Sciences Humaines et Usbek & Rica.

« Calais, c’est une ville qui vit tout le temps dans l’urgence »

De journaliste culturel, Tomas Statius s’est mué, au fil du temps, en spécialiste des sujets liés aux migrations et notamment de la situation des exilés à Calais. C’est pour l’ONG Amnesty International que le jeune reporter va écrire son premier article sur le quotidien de cette ville portuaire du nord de la France. Il y reste une semaine. « J’ai été frappé par la situation. C’était à la fois très bordélique et très organisé. Aux abords de la ville, il y avait un chaos très organisé avec des camps, beaucoup de gens qui vivaient des situations désastreuses et en même temps tout un tas de réseaux qui s’activaient en permanence. Calais, c’est une ville qui vit tout le temps dans l’urgence », analyse-t-il avant de préciser : « Il y a un fort turnover dans les associations. La plupart des gens ne restent pas très longtemps. C’est trop dur, trop stressant ».

Un premier article qui en amènera beaucoup d’autres mais cette fois-ci pour StreetPress, rédaction qu’il rejoint en décembre 2014. Tomas Statius va suivre toute la période de la « Jungle ». Il va traiter par exemple des violences, « violences entre exilés, violences entre exilés et policiers, violences entre policiers et associatifs et violences entre exilés et associatifs ». « Calais, c’est un lieu où il y a tout le temps des histoires à raconter, des nouvelles anecdotes, des choses dramatiques, des choses réjouissantes », argue-t-il.

Et quel regard le journaliste de 28 ans porte-t-il sur le traitement médiatique de la situation à Calais ? « Je viens du nord de la France et j’ai grandi avec l’idée qu’on ne parlait jamais assez de la situation à Calais. C’est quelque chose qui existe depuis le milieu des années 90. À l’époque, mes parents me disaient que c’était un point noir dont on ne parlait jamais. Dans les grands médias, à la télé, le suivi de la crise à Calais, c’est un peu épisodique », estime le reporter originaire de Roubaix. Et de reprendre : « Calais fait partie des sujets laborieux, un peu réactionnels. Il se passe quelque chose, un coup de feu, une émeute, on va y aller et dire que c’est mal, puis on repart ». Ce qui ne l’empêche pas de saluer le travail de ses consoeurs Maryline Baumard (Le Monde), Haydée Sabéran (ancienne de Libération et Ebdo) et Carine Fouteau (Mediapart) qu’il surnomme, affectueusement, les trois « tape-dure de l’asile ». Tomas Statius évoque aussi les témoignages audio recueillis par Raphael Krafft pour France Culture et le livre « Les nouvelles de la Jungle » de Lisa Mandel et Yasmine Bouagga.

« Ce qu’a montré la crise migratoire, c’est qu’on ne peut pas fermer les frontières »

Le journaliste de StreetPress entrevoit, tout de même, une plus grande médiatisation ces dernières années autour des conditions de vie des migrants qui s’explique, selon lui, par quatre facteurs : la photo du petit Aylan (2015), l’afflux de bénévoles à Calais, notamment anglais, la situation des campements à Paris (Barbès, Stalingrad, gare de Lyon, canal Saint-Martin,…) et « le fait que la « Jungle » de Calais, grandissante, soit devenue un sujet politique ».

Une plus grande médiatisation qui a pu provoquer, parfois, des dérives. « Par moment, à Calais, il y a eu des attroupements de journalistes, des « safaris de journalistes », quand des personnalités se rendaient sur place par exemple. Certains habitants, certains exilés, ont eu le sentiment qu’on violait leur intimité, que les reporters ne faisaient que de passer. C’est pour cela que je ne suis pas allé pendant l’évacuation de la « Jungle »« , décrypte Tomas Statius qui, lui, a besoin de travailler sur la durée en restant « au moins trois-quatre jours sur place que ce soit à Calais ou dans d’autres campements ».

De son travail à Calais, Tomas Statius semble avoir tiré deux enseignements. « Ce qu’a montré la crise migratoire, c’est premièrement qu’on ne peut pas fermer les frontières. Il faut arrêter de dire des bêtises aux gens ». Avant de poursuivre : « Et la deuxième chose qui me frappe, c’est que l’absence de politique d’accueil de la France, notamment la dernière mandature, a créée le bordel qu’elle n’avait de cesse de dénoncer sur les médias. C’est-à-dire que quand on n’accueille pas les gens, de fait ils vont dormir dehors ».

Nouveaux prismes

Tomas Statius continue de traiter des questions de migrations mais utilise d’autres biais comme la question du logement pour les exilés, la rétention ou encore la collaboration internationale, comme avec cet article sur les fonds versés par l’Union européenne aux pays africains pour gérer les fonds migratoires. Le jeune homme s’emploie aussi à faire plus d’enquêtes comme celle sur « Air sans pap« , les jets privés de la police aux frontières pour dispatcher les migrants de Calais aux quatre coins de la France dans des centres de rétention.

À StreetPress, désormais, Tomas Statius écrit aussi sur la police, la justice, l’extrême droite ou encore les luttes sociales. L’un de ses articles, « Journalisme en état d’urgence » , co-écrit avec Corentin Fohlen, lui a valu d’être nommé au prix « enquête et reportage » lors des Assises du journalisme 2018.

Tradition des Masterclass, avant de nous quitter, l’invité laisse un mot dans le livre d’or. Pour Tomas Statius, ça sera une citation tirée d’une chanson du « Duc de Boulogne », Booba : « Que c’est bandant d’être indépendant ». Ah, quand on est fan de hip-hop et de rap, on ne se refait pas !

Kozi PASTAKIA

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