TOUR D’EUROPE 2014. Troisième étape du voyage de Rémi : Riga. Vingt ans après la chute de l’URSS et alors que la Russie tourne à nouveau ses yeux vers l’Ouest, la jeune génération des pays baltes se retrouve divisée, en quête d’identité. Retrouvez tous les articles sur notre page spéciale

Quand l’Union soviétique s’est écroulée, Andris et Allar avaient 7 ans. Alors que le premier se souvient de la foule en liesse dans les rues de Riga le second en garde un souvenir… savoureux. « En Estonie, on a vu apparaître toutes sortes de produits qu’on avait pas l’habitude de manger. Le jour où je suis arrivé à l’école avec deux bananes, j’étais le roi du pétrole » se souvient ce jeune cadre dans une entreprise de paris en ligne. Ces deux jeunes hommes ont grandi dans des familles marquées par l’héritage communiste. Le grand-père d’Allar fut déporté par les soviétiques dans les camps de Sibérie et la ferme familiale des parents d’Andris fut confisquée. Toute leur jeunesse, ils ont grandi avec l’idée que l’Europe était la seule alternative à la menace russe.

Riga2Riga2Mais cette réalité n’est pas celle de l’ensemble de la jeunesse estonienne ou lettone. Après l’éclatement du bloc communiste, de nombreux russes qui s’étaient installés dans les pays baltes sont restés. La Lettonie en particulier compte plus de 35% d’habitants russophones. Avec la crise ukrainienne, les tensions se font plus visibles entre les communautés. Chez la jeune génération de russophones, une discussion autour de l’Union Européenne fait très vite apparaître de véritables conflits d’identité.

Olga, 27 ans, ne vit pas dans la nostalgie de l’URSS. Si elle a grandit dans un quartier d’habitations soviétiques elle regrette de voir que « dans ces quartiers russophones, les jeunes vont dans des écoles russes, regardent des médias russes et ne pensent qu’à travers la Russie ». Selon elle, les récentes manifestations organisées par des radicaux russes ne reflètent pas l’ensemble des russophones lettons. « Beaucoup aimeraient s’intégrer pour de bons dans la société lettone. Mais les politiciens utilisent cette peur des Russes pour unifier la population du pays. Résultat, c’est très difficile lorsqu’on a un patronyme russe de trouver un emploi dans l’administration publique » regrette cette jeune diplômé de l’université écossaise Saint Andrews.

PortraitRiga2Au cours de ces études, Olga a travaillé sur l’aspect psychologique de la culpabilisation de la minorité russe par certains partis lettons. « Pour devenir lettone, ma mère et moi avons effectuer un test historique et linguistique. Mon père a refusé de le passer. Il est donc ni Russe, ni Letton. Sur son passeport, on peut lire ‘Alien’ (étranger, apatride en français). C’est une humiliation quotidienne que nous vivons ». Chez les jeunes russophones, le sentiment national est parfois très limité. Alexandra a un passeport estonien mais ne se sent pas attachée à son pays. Dans les rues millénaires de Tallinn, elle cherche ce qui définit son identité : « certains reprochent aux Russes d’avoir occupé ce pays, mais il n’a jamais vraiment existé, il a toujours fait partie d’un empire ou d’un autre ».

Cette jeune femme d’origine moldave et ukrainienne est pleine de doutes depuis le début des événements de Maïdan. « Ce que je vois, c’est que les Russes de Crimée ont maintenant de plus grosses retraites et aides de l’Etat et que mes parents ont eu le droit à une éducation et à un système de santé gratuits sous l’URSS » observe la jeune femme. Pour les deux femmes, le sentiment européen est bien plus fort que le sentiment national. Les deux ont étudié en Europe et elles ont effectué un stage à Bruxelles. Alexandra revient d’une année Erasmus en Finlande et Olga a travaillé au Parlement européen pendant 6 mois : « Entre mes identités russe et lettone, je dirais que l’identité européenne vient remplir un vide. C’est le choix du progrès et de la paix j’imagine… ».

Rémi Hattinguais

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