Les clichés ont la vie dure et encore de beaux jours devant eux. La Sicile y est particulièrement exposée. Les récits de voyageurs anglais et français du XVIIIe et du XIXe siècle, étaient des condensés d’exotisme mêlant à la fois la naïveté des sociétés « primitives », en voie d’extinction dans cette Europe en pleine industrialisation, et la barbarie la plus totale, antinomique à toute définition de civilisation.

Fini l’exotisme des jungles de Sumatra, de l’Altiplano Andin, aujourd’hui le frisson, le dépaysement et l’inconnu, se trouvent, pour ceux qui veulent bien y croire, en banlieue. Le quartier Zone Expansion Nord à Palerme, illustre à merveille cet exotisme réinventé. La très « sérieuse » et non moins méprisable chaîne de télévision Rai I, a offert, il y a quelques années un magnifique reportage au cœur du quartier.

Dans ce dernier, des enfants jouaient, au ballon mais aussi avec des rats vivants ; interviewé, le prêtre du quartier, évangélisateur et parangon de la civilisation, s’en offusquait et alertait du danger sanitaire et de la cruauté dont les enfants faisaient preuve envers ces petits rats. L’Italie entière découvrait alors qu’au bout de sa botte des gamins se divertissaient avec de jeux de « sauvages ».

Mais déjà, le consul anglais de Sicile l’avait noté, les « Siciliens peuvent être trompeurs, réservés, malicieux et vindicatifs. Les vols sont souvent commis, et on dit également qu’ils sont souvent totalement déficients en ce qui concerne la gratitude (…). Un de leurs plus désagréables traits de caractère est leur cruauté excessive envers les animaux, dont les voyageurs en Sicile voient fréquemment les exemples les plus révoltants ; les enfants, dès leur plus jeune âge, jouent avec les oiseaux en leur faisant subir toutes sortes de souffrances. » C’était le 24 octobre 1890, dans une interview accordé au New York Times.

A défaut de pourvoir à la viabilisation du quartier, par des routes dignes de se nom, des transports adaptés, des espaces verts, la commune aidée de la Région a opté pour l’action associative. Dans le ZEN, la surabondance d’associations remplace un vide institutionnel. « Ici, des associations naissent tous les mois, plaisante Giacomo, natif du quartier, elles restent quelques temps et puis quand il n’y a plus d’argent, elles repartent, nous avons même vu des assistantes sociales payées par la commune pour venir dans le quartier et qui n’y ont jamais mis les pieds. »

Dans le ZEN, il est possible, par l’intermédiaire de ces associations, d’apprendre ce qu’est la légalité, de s’approcher des carabiniers pour voir qu’ils ne sont pas si méchants, d’apprendre à coudre, à faire à manger et même à entretenir sa maison …, « c’est vraiment nous prendre pour des cons que de donner des cours de cuisine et de couture aux femmes », continue Giacomo.

« Mais voilà, affirme Giacomo, tant que l’on continuera à nous présenter comme des retardés et des sauvages, les associations viendront ici avec leurs préjugés et la « mission de nous civiliser ». Nous ne sommes ni pires ni meilleurs qu’ailleurs nous sommes juste normaux. » La plupart des acteurs sociaux du quartier, ceux qui y sont nés, sont atteints par une forme de résignation qui touche au fatalisme, celui du « malheureusement, c’est comme ça… ».

Le Zen est pourtant né d’un projet communautaire, celui d’un vivre ensemble, dans les années 1970, quand le parti communiste d’alors, avait guidé les mal-logés dans ces immeubles à peine finis de la périphérie de Palerme. La commune, malgré les vagues de régularisations de logements, a toujours maintenu cette illégalité. Dans le ZEN II, construit dans les années 80, les raccordements en eau et en électricité date de la première vague d’occupation illégale, effectués par les habitants eux-mêmes. « Ont ne demande que cela, affirme Peppuccio, d’avoir des vrais compteurs et de payer normalement pour avoir un service minimum et fiable ». Alors pourquoi maintenir cette illégalité, ce délabrement extérieur et entretenir l’isolement du quartier ?

« Tout simplement, dit Peppuccio, parce qu’ici, c’est un réservoir de votes. Demain, un homme politique viendra et promettra le raccordement, l’eau tout le temps, des routes viables, de la lumière, des parcs, du travail et il remportera des milliers de voix. » Pour Giacomo, le constat est aussi amer et puis ici, les votes s’achètent, « j’ai vu des Démocrates de gauche proposer 10 euros par bulletin en leur faveur, sur une famille élargie, calculez… ce n’est pas rare d’avoir des profiteurs du genre ».

Et puis, il y a tous ces reportages à la télévision et ce réalisateur qui avait volontairement rajouté des seringues dans les cages d’escaliers quand il était venu filmer. L’exotisme se mange chaud et de préférence croustillant, alors circule en ville et au-delà, des histoires de viols, d’incestes, de prostitutions d’enfants. Rares sont les Palermitains qui se sont déjà rendus dans le quartier, fréquemment nous entendions la ritournelle, « quel intérêt d’aller là-bas, il n’y a rien et puis c’est vraiment dangereux ». Toutes ressemblances avec une quelconque banlieue française ne serait que pure fiction…

Adrien Chauvin

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