Pour Amin Karker, président de l’association jeunes tunisiens de France, la reconstruction du pays ne pourra s’effectuer sans la mobilisation de toute la jeune génération tunisienne. Avec le recul d’un franco-tunisien, il revient sur les derniers évènements et l’avenir du pays et regrette un gouvernement d’union nationale.

Qui êtes-vous ? Que faites-vous ?  

Nous sommes des franco-tunisiens qui se sentent responsables, au même titre que nos compatriotes s’étant réappropriés le pays suite à la révolution, de la relève du pays et de l’aboutissement de la transition démocratique.

Le maître mot de notre association est la formation. Celle-ci est triple : politique, culturelle et même religieuse. Aujourd’hui, nous nous offrons à nos jeunes un espace d’échange, de partage et d’action autour du processus de transition démocratique en Tunisie.

Comment avez-vous réagi à la mort de Chokri Belaïd, opposant de gauche et anti-islamiste, le 6 février dernier ? 

Il se trouve par hasard que je décollais de Tunis ce matin même. Avant que tous les médias ne relaient l’information, celle-ci était déjà sur toutes les lèvres. En premier lieu et comme tout le monde, il y eut, évidemment le choc, que l’on soit ou non de sa famille politique. Il nous a fallu ensuite analyser les choses de manière froide et distante. Avorter l’ensemble du processus de transition démocratique en enfonçant le pays dans l’anarchie. C’est, pour nous, ce qu’il y a derrière cet assassinat. Nous sommes contre l’idée simple et simpliste que de dire que Ennahdha est directement responsable de ce triste fait. Nous irions même jusqu’à dire que c’est l’ensemble de la classe politique qui est responsable, indirectement, de la mort de Chokri Belaïd.

Pourquoi ?

Simplement parce qu’au lendemain des élections,  la Tunisie est rentrée dans une logique : gouvernants contre opposants alors que pour reconstruire le pays, il aurait sûrement été plus sage de mettre en place un gouvernement d’union nationale. Cela a contribué à créer un climat délétère en Tunisie. Les responsables sont des deux côtés de la balance : Ennahdha [Mouvement de la Renaissance, parti politique islamiste] pour ne pas avoir su rassembler les forces vives du pays au sein d’un large gouvernement d’union nationale et l’opposition, pour s’être lancée dans le jeu partisan au moment où le pays avait besoin de se relever.

Et l’opposition pour s’être déclarée opposition, alors qu’il n’y avait pas encore une vie politique assez mûre, sans par ailleurs chercher à entrer dans le gouvernement. Enfin, les médias sont tout aussi responsables dans leur manière de relayer l’information, comme s’ils commentaient les derniers épisodes d’une sitcom croustillante, au détriment de la qualité d’information normalement requise dans ces moments de grands changements. En bref, personne n’a vraiment joué son rôle.

Le débat n’est-il pas encore trop jeune et trop naïf en Tunisie  ? 

Complètement et c’est bien la responsabilité de la société civile. Toutes les associations sont pour la plupart partisanes. Vous ne trouverez pas ou presque pas d’associations en Tunisie qui ne soit pas engagées politiquement derrière un parti. Cela pose des vraies questions d’éducation de la population, qui se voit contrainte de prendre partie très tôt contre une autre sensibilité politique, sans s’être donnée le temps de la réflexion. Cela conduit inexorablement le débat à être pauvre et enfantin, laissant de côté le vif du sujet et les fondamentaux de la révolution : liberté, dignité et meilleures conditions de vie.

Le débat prend une toute nouvelle dimension depuis le rejet de la proposition de Hamadi Jebali, l’ancien premier ministre qui souhaitait former un gouvernement de technocrates, et sa démission le 19 février. Comment analysez- vous ce revirement et la situation de cafouillage qui s’en est suivie ?

La proposition initiale de Hamadi Jebali vaut ce qu’elle vaut. Passons le débat qu’elle a créé, notamment au sein même d’Ennahdha. Cette proposition a eu pour moi deux conséquences positives et non des moindres. Elle a tout d’abord conduit à l’apaisement et a contribué à sortir la classe politique de ce climat étouffant. Ensuite, elle a permis de réussir à faire asseoir les décisionnaires autour d’une même table et d’atteindre un consensus sur de nombreux points.

Fidèle à sa promesse, l’ancien premier ministre a démissionné, son initiative ayant échoué. Cependant, il reste aujourd’hui la personne la plus apte pour occuper le poste de premier ministre. S’il est amené à réoccuper ce poste, il ne le fera que sous certaines conditions : la mise en place d’une feuille de route et d’un agenda clair concernant la finalisation de la constitution et la date des élections.

Y a-t-il encore de l’espoir pour un changement rapide  ? 

Durant les quelques mois qui nous séparent des prochaines élections, je pense que quelle que soit la personne qui obtiendra le poste, son gouvernement devra s’atteler prioritairement à lutter contre la cherté de la vie qui handicape de nombreux tunisiens et à retrouver une situation sécuritaire et une atmosphère favorable à la tenue d’élections.
C’est une phase cruciale que traverse le pays, mais la réaction responsable des principaux partis face à cette épreuve me rend optimiste quant à l’avenir politique de la Tunisie.

Comment la jeunesse envisage t-elle l’avenir de la Tunisie ? Comment agir aujourd’hui pour la reconstruction du pays ? 

Notre situation  de franco-tunisiens et de tuniso-français nous permet de connaître parfaitement l’histoire de la construction de la république, telle qu’on la connaît. On sait donc que la reconstruction de la Tunisie prendra du temps, il faut donc laisser le pays tranquille et que les grandes puissances restent en dehors d’un processus qui ne les concerne pas.  

Le mot de la fin ? 

Il est nécessaire que les jeunes tunisiens partout dans le monde, sortent, s’informent, soient curieux et ne désertent pas les assemblées de discussion, l’avenir ne se construira pas sans eux.

Jihed Ben

 

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