« ET SI ON PASSAIT L’ETE EN ALGERIE ? » 4/4. Après 21 ans sans retourner en Algérie, Faïza, encouragée par ses proches, a opté pour un vol Paris-Alger. Premiers pas sur une terre pleine de promesses.

Après 21 ans d’absence, je pensais que l’Algérie avait vraiment beaucoup changé. Pour être honnête j’aurais aimé voir certains changements technologiques dirons-nous. Faire chauffer de l’eau pour me laver ne me dérange pas. Mais il y’a une seule chose dont j’ai du mal à me passer. La nouvelle m’a été annoncée comme ça l’air de rien sans préparation psychologique. La 3 G ne fonctionne pas là-bas. Je suis accro à mon téléphone intelligent et à internet. Quand je dis, accro ce n’est pas un euphémisme. Je suis une sorte d’Amy Winehouse de la téléphonie sauf que ma came c’est l’iPhone. Ce truc beaucoup trop cher pour ce que c’est et qui ne provoque pas que du bien au cerveau. Je fais comme si cette rupture forcée ne m’affectait pas. Je reste digne. Je me la joue même bobo du type « On a loué une maison dans le Lubéron et là-bas y’a pas de réseau c’est super on respire on est coupé du monde.» À peu de choses près mon texte c’est ça, mais je l’adapte plutôt comme ceci: « Tu vois je veux vraiment déconnecter d’Internet, de l’actualité et profiter de ma famille, ça fait si longtemps que je ne les ai pas vus, ça va me faire du bien« . Je veux bien que des décroissants volontaires existent, mais moi depuis que Charles Ingalls est mort je n’ai aucune raison de renoncer à tout confort pour vivre heureuse à Walnut Grove dans une cabane en bois dans le dénuement total.

J’avais toutefois gardé un vague espoir. Bien entendu quand je suis arrivée, j’ai essayé d’orienter mon téléphone pour capter un petit signal. Échec total. Rien même pas un frémissement, encéphalogramme plat. Je joue ma dernière carte avant la mort. Je traque le Wifi comme Walker Texas Ranger piste le clandestin mexicain. Je désire ma méthadone. Allez je me contenterai même d’une barrette. Il me faut ma dose. Pourtant dès mon arrivée sur le territoire algérien Nedjma m’a souhaité la bienvenue par SMS. Tu parles d’un accueil. Nedjma tu m’as l’air bien gentille, mais en tant qu’opérateur tu ne me donnes même pas accès à la 3G. Aussi si tu n’avais pas claqué tout ton budget pour embaucher Zidane pour faire ta pub, tu aurais pu développer un service efficace.

Après la joie des retrouvailles, mes cousins m’ont parlé d’un temps béni. Jadis les voisins avaient laissé leur réseau wifi ouvert. Ils me conseillent d’essayer, ne sait-on jamais. Je me dis que dans un élan de générosité ils ont ôté le mot de passe. J’ai été bien naïve. Cela fait bien longtemps que je ne crois plus en la bonté de l’humanité. Cela me conforte dans mon choix. Mais bonne nouvelle, il y a plein de cybercafés dans le village. Une rue leur est même dédiée. Mon cousin voyant mon désespoir, mes tremblements dus au manque et mes doigts qui bougent tout seuls faute de pouvoir s’ébrouer sur un clavier au bout de 4 jours m’emmène dans cette salle de shoot. Et choisis celle qui me promet monts et merveilles. À savoir le “haut débit ». Comme je ne crois toujours pas ni en l’humanité, ni en l’honnêteté des fournisseurs d’accès à internet (et des opérateurs téléphoniques) je sais au fond de moi que c’est une arnaque. J’ai raison. Je parviens néanmoins à envoyer un message à mon frère sur Facebook du genre “Ne t’inquiète pas je suis vivante, pas besoin d’alerter le Quai d’Orsay personne n’a essayé de me marier de force, l’Algérie c’est génial. » Il est connecté et me répond avec toute la pudeur, ou l’indifférence, qui le caractérise un « Ok. Cool« . Mon frère m’aime, c’est fantastique. Au bout de 45 minutes, j’abandonne. En fait, je me dis que je ferai mieux de profiter de mon trop court séjour.

Je ne résiste pas à envoyer quelques SMS par-ci par-là, même si je sais qu’ils me sont facturés à un prix exorbitant, équivalent à la dette de la France. Je réalise que je ne suis pas la seule accro puisqu’autour de moi tous les jeunes n’ont qu’un mot à la bouche « Flexy ». Partout j’ai vu ce mot clignoter sur la vitrine de nombreux magasins. Mes cousins et cousines utilisent même un verbe forgé à partir de ce terme. J’entends tout le temps, partout « Flexy li ». Après enquête approfondie digne de Bernard de la Villardière je suis en mesure de vous révéler qu’il s’agit d’une recharge de crédit téléphonique. « Flexy li » signifie donc « Aurais-tu l’amabilité de m’aider à me procurer une recharge moyennant quelques dinars ? « . D’après ce que j’ai compris ça coûte 10 dinars, 20, 30 dinars et ça sauve la vie. Pour avoir une vie sociale et/ou une vie amoureuse, mieux vaut avoir un téléphone. Sur le modèle pas de soucis, mes cousins ne sont pas exigeants. Je croise des Nokia 3310, mieux connus sous le nom de Nokia Highlander, increvables malgré les chutes et autres châtiments corporels. Le Titanic aurait dû être construit par Nokia. Il y aussi des Samsung et d’autres téléphones qui m’ont jadis appartenu.

Une fois que j’ai compris l’importance cruciale du téléphone (parfois acheté clandestinement à la barbe des parents) j’ai, je l’avoue, financé un réseau clandestin de Flexy. Il se pourrait même que j’ai flexysé mes cousines. Bien entendu elles n’ont ni téléphone, ni puce, ni petit copain. Après l’escapade dans le monde 2.0 je suis contente de rentrer. De toute façon, il faisait bien trop chaud dans le cybercafé. Comme partout en fait. Vite rentrons à la maison, je pourrai me rafraîchir grâce au ventilateur ou en m’aspergeant d’eau fraîche. Oui le ventilateur c’est vintage. Je sais aujourd’hui il existe un moyen qui s’appelle climatisation et qui est très efficace pour rafraîchir l’atmosphère (autant qu’une discussion avec mon frère). Seulement ça reste un luxe. Enfin, mes amis binationaux m’ont assuré que chez eux dans leurs villas à 4 étages il y’avait le Wifi, la clim´ et l’eau courante. Aussi celui qui m’a dit ça vient d’Alger, tout est différent là-bas. Enfin maintenant le village de mes grands-parents est relié à la capitale par un train moderne, climatisé et dans lequel on peut même négocier le prix du billet. D’ailleurs, le mien en l’honneur de mon retour aux sources m’a été offert par le contrôleur. Que Dieu bénisse l’Algérie. J’exagère, mais c’est drôle de voir que tout se négocie. En même temps je l’avais mérité mon trajet gratuit, car prendre le train c’est dangereux. Il y a des passages sécurisés pour passer d’une voie à une autre. Personne ne les emprunte. Tout le monde traverse à l’arrache. Ça fait un peu peur, mais à Rome on fait comme à Rome.

Pendant mon séjour j’ai donc passé du temps dans les transports. Surtout dans les bus. J’ai le tort d’être malade en voiture (ça dépend du conducteur). Le pays a investi dans les routes c’est déjà ça. Mais les chauffeurs de car eux ont une interprétation particulière du Code de la route et de la sécurité. Déjà ils roulent portes ouvertes. Pour aller voir la cathédrale Notre Dame d’Afrique (il faut s’y rendre d’urgence, l’endroit surplombe la baie d’Alger et c’est stupéfiant de beauté, de calme grâce à des paysages sublimes, fin de la parenthèse guide du Routard) nous avons emprunté l’un de ces cercueils ambulants. Le chauffeur s’en fiche des passagers il roule vite et se croit dans « Space mountain ». Pendant des jours mon estomac s’est baladé et a dansé la samba dans mon corps. Depuis je suis vaccinée.

Je peux prendre n’importe quel moyen de transport. Ici la nature semble avoir horreur du vide, les bus roulent à capacité maximum. Comme pendant les manifs il y a des décomptes différents. La police dit que le car peut contenir 22 personnes, les organisateurs trouvent que 30 c’est presque pareil comme chiffre. Si tu as le malheur d’être debout dans un bus algérien, j’espère pour toi que tu as un bon sens de l’équilibre et des cuisses suffisamment musclées pour tenir debout. Il n’y a pas de machine pour composter les tickets, mais un préposé aux billets. Il s’occupe de récolter les sommes destinées à couvrir le trajet, et surtout il hurle. Il sort la tête du bus et crie les villes de destination. Ces jeunes hommes sont plus efficaces que Mappy, ils savent expliquer mieux que quiconque les horaires, les bus à prendre pour se rendre d’un point A à un point B. Mon exploration de l’Algérie ne s’est pas limitée à tester les différents modes de transports. Mais j’ai découvert un large éventail de modèles de voitures même si je n’y connais rien. De la Mazda modèle familial, à la R4 avec les fenêtres qui se remontent manuellement aux 4X4 flambant neuf des nouveaux riches.

Les routes aussi ont un intérêt fort. Tu peux t’arrêter et acheter des fruits et des légumes. C’est l’aire d’autoroute version bled. Sur le chemin de l’aéroport au retour ma mère n’a pas pu résister. C’est vrai que 2 kilos de figues c’est vraiment vital. Et ça fait un souvenir sympa à rapporter. Surtout quand c’est moi qui me les coltine dans mon bagage à main, car elle, elle n’a plus de place nulle part. Je dois faire attention à ne pas les écraser. Ce fut un moment génial lorsqu’on a fouillé pour la quatrième fois mon bagage à l’entrée de l’avion (oui ils sont un peu paranoïaques à l’aéroport) j’ai du expliquer à la dame que j’importais illégalement des figues, emballées dans du papier journal, et aussi de la vaisselle traditionnelle. Elle n’a pas été plus choquée que ça, elle a dû en voir d’autres, la préposée aux fouilles.

À l’aéroport je réalise surtout que je n’ai aucune envie de rentrer. Pourtant, ma vie est si différente de celle de ma famille, mais moi la Parisienne, attachée (un peu) à son confort a aimé vivre comme au bled. Bien sûr, les problèmes quotidiens sont bel et bien présents. Se rendre à l’hôpital est une expédition. De toute façon, pour être soigné le remède universel là-bas c’est la piqûre ou ce qu’ils appellent « sérum ». Le chômage chez les jeunes fait des ravages aussi. Il y a un peu de travail dans le sud, là où le gaz naturel est extrait. Sinon les plus motivés peuvent se faire les bras en cueillant des fruits, avant que le soleil cuisant ne se lève. Et là encore tout dépend des besoins et du bon vouloir des patrons qui appellent la main d’oeuvre au jour le jour, et les payent des clopinettes et avec une cagette des fruits récoltés. Pourtant, peu d’entre eux ont des rêves d’immigration. Les harragas qui échouent sans cesse à passer clandestinement refroidissent les ardeurs. Les autres savent que la vie ici en France n’est pas aussi douce qu’ils l’imaginent. Moi je regrette de ne pas être venue plus tôt, j’ai surtout envie de raconter la vie des Algériens, pourquoi pas exercer un peu mon métier ici. Je ne sais pas quand ni comment, mais j’y songe.

Dans l’avion j’ai le cœur lourd. Une hôtesse de l’air me demande de m’installer à côté des enfants qui voyagent seuls, des fois qu’ils auraient peur. La petite fille a 8 ans. L’âge que j’avais la dernière fois que je suis venue. J’espère qu’elle ne fera pas la même erreur que moi. Et qu’elle reviendra.

Faïza Zerouala

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Le bled retrouvé

Mes préjugés, le douanier algérien et moi

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