Aéroport d’Helsinki, 23h. Les portes s’ouvrent, c’est l’heure de vérité. On m’avait promis la grippe et des gelures, mais le temps n’est pas si terrible. Avec 6°, les Finlandais profitent même de la douceur pour se mettre en T-shirt. Un coup d’œil aux bâtiments maussades éclairés aux néons mais déjà, je dois me dépêcher pour attraper le dernier bus menant au centre-ville. Assis à mes côtés, un groupe de jeunes finlandais profite du trajet pour rallumer leurs smartphones et se connecter à Facebook. Grands, sveltes et blonds, ils cochent toutes les cases des clichés véhiculés sur les Scandinaves.

Beeni a 23 ans, il étudie le hautbois au conservatoire d’Helsinki. Avec les membres de son quatuor, ils reviennent d’EuropeSings, le pendant classique du concours de chant Eurovision. Le 9 mai, plusieurs centaines de jeunes choristes et instrumentistes venus de toute l’Europe se sont affrontés à coups d’Ode à la joie avec tout de même, un soupçon de folklore national. Pour Beeni et ses amis, l’Europe c’est avant tout la culture. “J’adore rencontrer des Autrichiens, des Espagnols et confronter nos modes de vie”. L’aîné du quatuor revient d’une année Erasmus en Hollande, et deux autres membres pourraient lui emboîter le pas pour étudier en Italie et en Allemagne. “C’est très facile pour nous de partir. On a tous un ami qui l’a déjà fait. Ça renforce notre sentiment européen, c’est sûr” explique Beeni.

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Je quitte ces musiciens en herbe et me dirige vers l’appartement d’Halil et sa femme, Melis, mes hôtes pour la soirée. “Entre, entre, la Finlande n’est pas encore passée !”. Ce jeune Turc est docteur en sciences politiques et sa bibliothèque ressemble à ma liste de lectures imposées à Sciences Po. Mais ce soir, c’est la finale de l’Eurovision : “L’important, c’est qu’on batte la Suède », s’amuse le chercheur. Lui qui travaille à longueur de journée sur le populisme en Europe est incollable sur la compétition. “En Finlande, c’est un vrai show. Tout le monde regarde” précise-t-il tout en me désignant un à un les vainqueurs précédents qui défilent à l’écran. Ce soir, la Turquie n’est pas qualifiée mais les deux préfèrent habituellement les candidats finlandais. “Les immigrés s’intègrent plutôt bien ici. Le plus difficile reste le climat” explique Mélis.

Au quotidien, la jeune femme travaille pour iCount, une ONG cherchant à intégrer les immigrants non-européens à la vie politique finlandaise. Ici, les étrangers ont le droit de vote aux élections locales après deux ans de résidence. Très peu l’utilisent cependant et iCount s’appuie sur des personnes influentes de chaque communauté pour stimuler la participation.

Ozan Yanar avait 14 ans quand il est arrivé en Finlande. Après avoir quitté sa Turquie natale, il a vécu à Chypre puis en Angleterre avant de rejoindre le Grand Nord. A 26 ans, cet étudiant en économie est maintenant candidat aux élections européennes sous l’étiquette des Verts finlandais et multiplie ses apparitions dans les médias. “Quand j’arrive dans certains débats télévisés, je me rends compte que les autres candidats pensent que j’ai été choisi pour refléter les minorités visibles. Mais après quelques échanges, ils comprennent que j’ai préparé mes sujets, que j’ai de vraies convictions” explique le jeune homme autour d’un café matinal dans le principal centre commercial d’Helsinki.

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L’Europe est pour lui synonyme d’union. C’est le meilleur moyen de faire avancer les choses sur des sujets qui le touchent et qui dépassent les frontières comme le changement climatique, les droits humains ou la paix dans le monde. Avec un sourire gêné, il reconnaît : “Ces thèmes sont assez mal perçus par les Finlandais en dehors des grandes villes. En Laponie, on est loin du centre de l’Europe”.

Devant le centre commercial, l’esplanade de Kamppi est battue par le vent. Abrité dans deux préfabriqués posés sur la place centrale d’Helsinki, des partisans de Kokoomus, le parti de la Coalition nationale, offrent du café chaud. Lauri Vaisto, 30 ans, ne sait pas où placer le centre de l’Europe : “Pour moi l’Europe, c’est avant tout dans la tête de chacun des citoyens. C’est l’histoire et les valeurs communes que l’on partage”.

Ce chef d’équipe en marketing d’une grande entreprise finlandaise a eu le temps de s’imprégner de cette identité commune. Après un semestre d’échange à Sciences Po Paris, il a fait un stage à Madrid avant de commencer sa vie professionnelle en Suède puis en Belgique. De retour au pays, il fait campagne pour le parti libéral et pour la « liberté ». Liberté des capitaux, liberté d’expression, liberté de circulation qui lui a tant profité. Demain, j’en profiterai aussi pour prendre la direction de Tallinn, de l’autre côté de la mer Baltique.

Rémi Hattinguais

Retrouvez notre page : Tour d’Europe 2014.

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