Soudain, l’émotion la submerge et la voix brisée elle lâche dans un murmure à peine audible: « il a détruit ma vie ». Une phrase simple et terrible qui résume le drame vécu par cette jeune fille, naguère d’une beauté éclatante. En effet, K. sait de quoi elle parle. Depuis ce jour de 1998, où elle a consenti à unir son destin à celui de W., elle semble n’avoir connu que des souffrances. Aujourd’hui, âgée de 28 ans, elle se bat contre le VIH et éduque seule son fils atteint lui aussi par la maladie. Au moment de leur mariage, son mari était établi en France, mais il est rentré au pays pour consommer cette nouvelle union. Sa famille, opposée à cette union en raison de la caste à laquelle appartenait la belle jeune fille, a entrepris de punir le nouveau couple. « Sa mère disait à qui voulait l’entendre que je suis « castée ». Pour elle, déshonneur ne pouvait être plus grand », raconte-t-elle, dépitée.

Après une année de vie commune, W. retrouve le chemin de l’émigration, cette fois en Espagne. De nouveau émigré, il laisse sa femme enceinte seule au sein de sa famille. « C’est le début du drame que j’ai vécu dans cette maison », dit-elle. En effet, ayant la rancune tenace, les parents de son mari, sous prétexte qu’elle a envoûté leur fils, entreprennent de la punir. Elle subit ainsi les brimades, la violence verbale et physique et manque de tout. Dissipant mal son émotion, elle marque une pause avant de reprendre le fil de son récit au prix d’un gros effort. « Pour avoir de quoi subvenir à mes besoins, je m’arrangeais avec une amie sage-femme. J’allais en consultation accompagnée de ma belle-mère. Mon amie me prescrivait des médicaments chers que je revendais dès que j’avais un moment libre. C’est le seul moyen que j’avais d’avoir de l’argent. Mon mari croyait que ses parents me donnaient les 100 000 francs qu’il me destinait mais je ne percevais que 5000 francs. Je ne voulais pas le lui dire et ouvrir un autre front contre moi », se souvient-elle.

Cette façon de gagner un peu d’argent va pourtant se tarir abruptement. Après une bagarre avec sa belle sœur, K. fait une  fausse couche. Trois ans après, W., très malade, revient au pays. Après des années de cure qui ont englouti toutes ses économies, il rend l’âme le 10 juin 2003, selon l’acte de décès brandi par sa veuve. Quelques semaines plus tard, un assistant social lui annonce la terrible nouvelle : son mari est mort du Sida et il lui a sans doute transmis le virus avant de mourir. « Ce jour-là, j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. J’ai fait une crise de nerfs qui a durée une semaine. Les gens disaient que j’avais perdu la tête mais je n’ai pas voulu partager ce secret », dit-elle. Quand elle se remémore son histoire, la jeune femme manque de suffoquer du fait des sanglots qu’elle tente en vain de retenir. Aujourd’hui, elle se bat pour survivre en espérant que la médecine découvre le miracle qui lui rendra le sourire. Dotée d’une force de caractère rare, K. ponctue son récit de références au coran et de formules de résignation.

Délaissée par sa belle famille qui lui a ravi le peu de biens laissés par son mari, elle éduque seule son fils né deux mois après la mort de W. et qui, comme le veut la coutume, porte le nom de son père. « Mon mari avait investi tout son argent pour rénover la maison familiale. Il avait construit un bâtiment dans lequel nous vivions. Il avait également une boulangerie et des taxis mais son père prétend qu’il les a vendus durant sa maladie. A sa mort, je suis restée quelques mois dans la maison familiale mais sa famille continuait à me maltraiter. Pour ne pas subir sa méchanceté, je suis rentrée chez moi avec mon fils. Depuis mon départ, ils ne me donnent rien et ne viennent pas voir mon fils qui est pourtant leur sang », explique-t-elle.

L’album photos de son mariage qu’elle feuillette, les yeux embués de larmes, atteste des beaux jours que fut le début de son union avec W. Son visage naguère joli, ses beaux yeux noirs, ses dents d’une blancheur éclatante ne sont plus que de vieux souvenirs. Rongée par la maladie et les regrets, cette femme souffre. Pourtant « pour éviter que d’autres vivent le même calvaire », elle a accepté de partager son histoire. Pour elle, l’émigration n’est qu’un lot de malheur pour Louga et surtout pour les épouses des émigrés. Combien de femmes vivent le même calvaire qu’elle dans cette ville où le Sida circule plus vite que l’argent ? Personne ne peut le dire avec exactitude, car les tabous des familles et de la tradition rendent impossible toute statistique et difficile toute tentative de sensibilisation.

Khady Lo

Précédents articles de la série :
Louga, adultère et infanticide
Moment privilégié de « chasse » à Louga
Châteaux, coépouses, jalousie et coups de couteaux
Louga, des hommes fantômes et des femmes seules
A la recherche de l’homme idéal
Seule en attendant mieux 

Khady Lo

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022