Jeudi 11, 04h30. Enième nuit de fête dans la rue pour les partisans de Moussavi. Cela ressemble à un carnaval. Les gens dansent sur la stéréo des voitures dans des embouteillages longs de 10 km. Cela fait une semaine que nous passons la nuit dehors.

Vendredi 12, 18h00
Jour du vote dans le jardin de Fereshteh. Elle a fait « open house ». Les amis et la famille passent, ils ont tous de l’encre sur le doigt. La queue pour voter était interminable. Tout le monde pour Moussavi.

Vendredi 12, 22h15
Fatemeh, une amie journaliste, téléphone en larmes. Il se passe quelque chose de très grave. Elle était au QG de Moussavi, qui a été attaqué par des bassidjis. Ils ont tout cassé, arrêté des proches du candidat. Les SMS ont cessé de fonctionner.

Samedi 13, 01h10
On rejoint Fatemeh rue Zartocht, devant le journal de Moussavi. La rédaction vient d’être attaquée, le matériel détruit. La ville semble pétrifiée. Les partisans d’Ahmadinejad défilent en criant victoire. Fatemeh se cache dans une rue parallèle. On croise des convois militaires de 40 ou 50 véhicules.

Samedi 13, 16h45
Les résultats ont été proclamés dans la nuit. Personne ne croit à la victoire d’Ahmadinejad. Moussavi devait donner une conférence de presse, mais personne ne sait où il est. Combats violents à Vanak. Dans la foule, un homme tient son attaché case dans une main et lance des cailloux sur la police de l’autre. Quand arrivent les gaz lacrymogènes, il trébuche sur un manifestant blessé et s’écroule.

Samedi 13, 22h10
Dîner chez Afshin, le graphiste. Il est surexcité. « Je viens de ramener ma mère. Elle a 71 ans. Je l’ai trouvée à deux rues d’ici, en train de mettre le feu à des poubelles. » Sur les toits des immeubles voisins, les habitants crient « Mort à la dictature » et « Allah O Akbar », comme aux grandes heures de la révolution. « Ah, dit Afshin, l’odeur des poubelles qui brûlent, c’est le parfum de la liberté ! »

Dimanche 14, 19h15
Après un meeting de victoire d’Ahmadinejad, on tombe près de Vali-Asr sur un groupe de bassidjis. On essaie de parler. L’un d’eux nous insulte, veut frapper. Un autre s’interpose, il s’appelle Sadjad. On prend son numéro de téléphone et on file.

Lundi 15, 18h00
Jamais vu autant de monde dans les rues de Téhéran. Un million, deux millions ? J’enregistre des dizaines de slogans : Alors, petit dictateur, où sont tes 24 millions d’électeurs ? Bassidjis, honte à vous, rendez-nous l’argent du pétrole ! Eh, l’athlète atomique, vas te coucher, tu es fatigué !

Lundi 15, 23h30
Notre chambre d’hôtel a été fouillée, un disque dur avec les photos haute def de Paolo a disparu. Va-t-il retrouver ses images sur Internet, ou dans un bureau des services secrets?

Mardi 16, 03h00
J’écris mes articles dans le lobby. Internet fonctionne. Le garde de nuit veut que je dise à l’étranger que l’Iran vaut mieux que son régime. Il m’apporte du thé et des pâtisseries toute la nuit !

Mardi 16, 16h00
Un groupe de bassidjis nous arrêtent alors que nous remontions Vali-Asr en moto, filmant des manifestants. Ils veulent frapper mais finalement nous remettent à un officier de police. Nos cartes de presse ont été révoquées ce matin. On passe deux heures sous surveillance. Nos appareils sont confisqués.

Mardi 16, 21h20
Sadjaf, le bassidj, vient nous voir à l’hôtel. Il est habillé en noir, parce qu’il revient de l’enterrement de son camarade. Pour nous faire oublier l’agressivité de ses collègues, il nous a apporté des fleurs et du parfum ! Longue interview.

Mercredi 17, 08h30
Récupération du matériel dans un poste de police. Après les menaces de prison, on parle du prix des I-Phone. Cela se termine par un thé sucré. « L’Iran a une mauvaise image à l’étranger, j’espère que vous direz la vérité », dit l’officier.

Mercredi 17, 16h45
Nouvelle marche verte, entre Hafte-Tir et l’université. Je me tiens au milieu de la foule, pour ne pas être repéré. Les manifestants croient que tous les journalistes étrangers ont quitté le pays, alors ils sont enchantés, me nourrissent de biscuits et de jus de fruits.

Jeudi 18, 15h00
Sans doute la plus grande marche verte après celle de lundi. Partis de la place Khomeiny, on est remonté 4 km jusqu’à la place Ferdowsi. Là, j’ai aperçu les cheveux et la barbe blanches de Moussavi, acclamé comme une pop star. J’ai demandé à une mère accompagnée de ses deux filles si elle avait peur. « Peur de quoi ? elle a répondu. Ils peuvent tirer, c’est tout. La différence, entre nous et eux, c’est que nous sommes prêts à mourir pour nos idées, alors qu’ils sont prêts à tuer pour les leurs. » Ce qu’ils n’allaient pas tarder à faire.

Vendredi 19, 13h00
Prière du vendredi. C’est un choc de découvrir qu’Ali Khamenei soutient ouvertement Ahmadinejad. Mais les dizaines de milliers de fidèles qui prient ne sont pas surpris. Ils savaient. Le Guide Suprême déclare que ceux qui appellent aux manifestations portent la responsabilité du sang qui sera versé. La répression peut commencer.

Samedi 20 juin
Comme prévu, de nombreux affrontements dans toute la ville. Paolo se fait prendre dans les gaz lacrymogènes. Entre 10 et 20 morts.

Dimanche 21 juin
Le visa est échu, il faut partir. Avion dans la nuit. Sentiment de tristesse et d’impuissance d’abandonner les amis iraniens à leur sort.

Serge Miche

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