Waleed Aboudipaa est un professeur de français gazaoui de 35 ans. “Oui enfin, on peut dire que j’ai 21 ans. Ma vie commence maintenant, depuis que je suis en France”, plaisante le Palestinien. Avant son arrivée à Lille l’an dernier dans le cadre de son master, il a enseigné 11 ans dans son pays d’origine. En 2016, il crée l’association éducative Tabassam Gaza, (à dissocier de l’association du même nom à Montpellier, NDLR).

En initiant le premier jardin d’enfants francophone du sud de la bande de Gaza, l’association fournit un suivi éducatif mais également une aide humanitaire à des enfants vivant dans la pauvreté. Aujourd’hui, l’humanitaire concentre ses forces à la construction d’une école pour apprendre la langue de Molière.


Waleed lors d’un atelier « crêpe à la française » dans le jardin d’enfants de Rafah. 

500m2 pour apprendre et se construire

Le jardin d’enfant a récolté un grand succès, explique le professeur. “Nous avions beaucoup de demandes pour 150 places malgré la petite surface et le manque d’équipement . L’école francophone sera donc plus grande avec une capacité de 300 à 400 élèves. Nous avons déjà trouvé la parcelle de terrain”, précise Waleed. Les 500m2 abriteront un terrain pour jouer et apprendre. Avec une vocation francophone, l’établissement assurera aussi des leçons du primaire. “Dès 6 ans, les élèves auront accès à des cours de mathématiques, d’histoire, d’anglais, de grammaire, de sciences religieuses, et d’autres matières essentielles au cursus des écoliers palestiniens”, détaille Waleed.

On veut les inviter à oublier les horreurs qu’ils ont pu vivre. 

Dans la lignée du jardin d’enfant inauguré en 2016, l’équipe de Tabassam tient à développer le soutien psychologique des enfants avec des médecins. « Ça permettrait de cultiver la conscience de l’importance de la santé physique et mentale. On veut les inviter à oublier les horreurs qu’ils ont pu vivre. Certains enfants ont des difficultés sociales et cognitives très importantes, que ce soit pour s’intégrer à un groupe ou utiliser un stylo. » révèle l’instituteur.

Les enfants de Tabassam, grâce aux installations scolaires, oublient la guerre pour quelques heures.

« Au jardin, quelques fois, ils viennent juste pour jouer ou suivre les leçons de loin. On chante, on danse, on s’amuse. On remarque que certains finissent par s’ouvrir aux autres et se mélanger » fait-il savoir. Le service de maternelle, assuré par le jardin d’enfants, est actuellement fermée pour cause de restriction sanitaire et par manque de budget.

L’éducation : une clé capitale pour l’avenir des petits Palestiniens

Initialement, j’avais pour ambition d’emmener une classe en France une semaine mais au vu du prix, des difficultés administratives et du COVID, j’ai préféré me concentrer sur un projet long terme qui pourra profiter à plus d’enfants”, déclare Waleed. Après quelques déceptions associatives, le Gazaoui a décidé de se consacrer à son rêve de construire une école francophone. “C’est  important pour le futur des Palestiniens.”

« Je suis professeur de français alors j’aspire à diffuser la langue française en général. La société palestinienne et gazaouie ne connaît que très peu la langue. Ce projet c’est vraiment pour leur donner l’opportunité d’ouvrir des portes grâce au français. » L’instituteur espère que cette initiative créera des liens entre le monde francophone et les gazaouis oubliés”.

Apprendre cette langue leur facilitera peut-être l’obtention de bourses d’étude, comme au Maghreb par exemple.

Pour Waleed, les tensions politiques et la pauvreté ont brisé de nombreux rêves.  « Apprendre cette langue leur facilitera peut-être l’obtention de bourses d’étude, comme au Maghreb par exemple. Ils auront plus de chance pour leur avenir » croit fermement l’humanitaire.  « Les Palestiniens ont besoin de toutes les langues ». Malgré l’occupation israélienne, et les conséquences tragiques de la guerre sur le quotidien des Gazaouis en particulier, Gaza jouit d’un taux d’alphabétisation inouï. D’après le bureau central de statistique palestinien, le taux d’analphabètes parmi la population de plus de 15 ans serait de 2,6% en 2019, l’un des moins élevés au monde.

L’éducation est un acte de résistance pacifique.

Parmi les bienfaiteurs qui contribuent aux projets de Waleed, une partie importante est francophone. « Ces personnes veulent suivre ce qu’il se passe à Gaza et en Palestine. Déjà lorsque j’étais à Rafah, je voulais créer une relation langagière avec les donateurs alors depuis, j’essaye de partager des informations sur les réseaux sociaux en français. » Selon le professeur, pouvoir échanger avec d’autres sur la situation ou sur la culture palestinienne est une manière de participer à la cause.

Waleed et deux petits écoliers de la structure Tabassam à Rafah. 

« Je suis pour une résistance pacifique. De mon point de vue, cela veut dire de développer le pays et cela passe par préparer une génération bien éduquée. En ces termes, il est clair que l’éducation est un acte de résistance pacifique. »  sourit l’enseignant. Pour mener à bien le projet, Waleed a créé une cagnotte disponible sur les pages Facebook Tabassam Palestine Gaza et Tabassam France. « On nécessite la solidarité de tout le monde parce que c’est vraiment important. Nous avons besoin de médecins, d’architectes, d’infirmières et de toute une génération éduquée pour développer la Palestine. »

Amina Lahmar

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