Il y a quelques temps, un certain monsieur a dit haut et fort qu’il n’est attiré et ne couche qu’avec des femmes jeunes et préférentiellement asiatiques. Les désirs de l’homme en question ne m’intéressent pas du tout, ils m’indiffèrent. Ce qui m’intéresse, c’est la réponse médiatique qui lui a été faite. Certains l’ont défendu, d’autres l’ont critiqué sur son âgisme et son sexisme et à juste titre, mais rares sont ceux – à quelques exceptions près comme Grace Ly – qui ont parlé de la fétichisation et du racisme dont ce monsieur à fait preuve. Et c’est de ça dont je suis venu vous parler.

Je viens vous parler d’hypersexualisation, de fétichisation des corps des personnes racisées, de discours qui prennent racine dans l’époque coloniale et qui s’abattent sur nos corps, de discours qui provoquent chaque jour de nouveaux traumas ! Je viens vous en parler car l’aphasie française lorsqu’il est question de racisme est d’autant plus forte que le racisme ici relève du personnel, des désirs les plus intimes, du désir des blanc.che.s.

Tout commence à Belleville il y a un peu plus d’un mois de cela. Je sors d’un rendez-vous et prends mon téléphone pour ouvrir Grindr (une appli de rencontre pour les personnes LGBTQ+, mais surtout pour les hommes gays/bis). J’ai reçu un message : « Bjr. Je cherche grosse teub de renoi ». Je referme immédiatement l’application. J’en ai assez !

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À ce moment-là, je suivais un compte Instagram nommé « Femmes noires VS Dating apps ». Un compte qui recensait la négrophilie et lanégrophobie dont les femmes noires faisaient l’expérience sur les applis de rencontre. C’est après ce message j’ai décidé de suivre les pas de ce compte en faisant la même chose pour les personnes racisées sur Grindr. Comme on dit, « Black women did it first ». Malheureusement, après avoir rappelé ce qu’est le whitesplaining, suite à de nombreuse white tears reçu en Dms, le compte se fait mystérieusement suspendre. Un nouveau compte a été créé.

Je me décide donc de créer Personnes racisées vs Grindr. D’abord pour une raison égoïste, pour me prouver que je n’étais pas le seul à faire l’expérience de fétichisation raciale et d’hypersexualisation, ensuite et surtout pour créer un espace ou les personnes racisées pourraient voir et donner à voir l’expérience qu’elles font sur Grindr. Voir son expérience dans celle des autres, voir aussi comment elle diffère selon que l’on soit asiatique, noir ou arabe. Bref je voulais rendre visible ce qui est caché, je voulais casser les discours de dénégation qui expliquent que tout cela – c’est-à-dire la fétichisation ou le rejet racial – n’est de l’ordre que des attirances personnelles, que tout cela n’a rien à voir avec l’oppression.

Mais rien n’aurait pu me préparer à l’étendue du problème. Et il faut dire que j’étais déjà conscient du problème, qu’il était réel, et présent partout. Mais voir les discussions qu’on m’envoyait, voir la violence que des personnes subissaient m’a fait halluciner. La fétichisation dont les personnes racisées sont victimes est massive ! En à peine deux semaines, j’avais déjà un peu plus d’une centaine de followers, sans rien faire d’autre que de partager un ou deux screens que j’avais et quelques memes.

Plus les jours passaient et plus le nombre de followers augmentait, et (surtout) plus des personnes m’envoyaient des screens de messages racistes/fétichistes qu’ils ont reçus. Et une sorte de cercle vertueux s’est enclenché, les personnes queer racisées arrivaient sur mon compte, se reconnaissaient dans les messages qu’ils ont pu recevoir, m’envoyaient ensuite les leurs. En voyant tout cela, un sentiment de faire communauté s’éveilla en moi. Un sentiment de partager des stigmates, de partager les mêmes traumas, de partager les mêmes blessures. Un sentiment de ne pas être seul, de ne pas être le seul.

Car les messages qu’on m’envoyait étaient aussi terribles que les miens. Ça allait de « Je me suis jamais tapé un black…, c’est innovant ça non ? » à « Désolé je n’ai pas la bite coupée. Et je ne viens pas de ta culture » en passant par « G envie de te sucer pour te prouver que je suis pas raciste. »

Mais la violence de ces échanges ne s’arrête pas là, elle est plus profonde, elle réside dans le fait que les blancs qui envoyaient ces messages attendaient, de la part des personnes racisées qui les recevaient, une forme de reconnaissance. Même s’il pouvait être rappelé que les messages envoyés étaient pétris de racisme, la vérité était que pour les blancs qui envoyaient ces messages ce n’était pas bien grave, que ceux qui lisaient cela devaient déjà être bien contents que le regard du blanc se soit posé sur eux.

Même s’il est pétri de racisme, d’exotisation, de fétichisation voire de violence, ce regard porté sur nous devait déjà être considéré comme une sorte de faveur. Le « maître » a bien voulu s’abaisser à regarder « l’esclave/le colonisé » et « l’esclave/le colonisé » devrait le remercier. De plus, le seul fait que le maître ait bien voulu se donner la peine de regarder ce qu’il pouvait bien se passer en-bas prouve son non-racisme, et voici que nous devenons « l’excuse », car comment serait-il possible de vouloir coucher avec nous et en même temps être raciste ?! Et voici que la boucle est bouclée.

Nos corps ne nous appartiennent pas

Dans ce désir de reconnaissance chez les blancs qui nous fétichisent il y a aussi, je pense, le fait de dire que la situation peut prendre le versant opposé, c’est-à-dire le rejet sur des bases raciales, et que nous ferions mieux de nous satisfaire de la situation. Le rejet, les « No asian, No blacks, etc », ont les mêmes racines que la fétichisation, les deux se nourrissent des mêmes discours, les deux ont la même histoire, et c’est ainsi que des personnes en arrivent à recevoir des : « No niggers »

Ça fera bientôt deux mois que le compte existe et la seule conclusion que j’arrive à en tirer est la suivante : nos corps ne nous appartiennent pas. En tout cas nous, les personnes racisées, n’avons pas la main sur nos corps et la perception que le monde en a. Tous ces discours, qu’ils soient institutionnels, culturels, historiques, médiatiques, qui s’abattent sur nos corps et à répétition, nous ont dépossédés de la perception que nous avons de nous-même. Notre rapport à notre corps devient complexe, parfois difficile, en tout cas dans mon cas. Je me demandais ce que mon corps pouvait bien avoir d’anormal pour que des filles, et à plusieurs reprises, la plupart du temps en soirée me demande : « C’est vrai ce qu’on dit sur les noirs ?! ». Qu’est-ce que mon corps pouvait bien avoir d’anormal pour qu’en plein milieu d’un ébat sexuel on me sorte : « Ohhh j’adore les blacks ! ».

Mais j’ai vite compris que ce n’était pas mon corps qui avait un problème, mais l’histoire qu’on a fait de lui, le discours qu’on a fait sur lui, ce que les autres ont fait de lui. Mais il faut se le répéter sans cesse, car les attaques ne cessent jamais, car  à force d’entendre ce que le cinéma, la littérature, les médias, l’histoire dit de nos corps on finit par le croire et c’est là notre fin. Il nous faut nous réapproprier le discours sur nos corps. Et en particulier pour nous, les personnes queer raciséees. Parce que recevoir sans cesse des « J’ai toujours rêvé de me faire un arabe » ou encore « No Asian » sur Grindr, l’un des seuls espaces où nous pouvons être ce que nous sommes, l’un des seuls espaces où nous avons le droit d’être aussi queer que l’on veut (et encore, la pholophobie, la transphobie et la masculinité font rage sur Grindr) nous rend cette violence d’autant plus impossible à supporter !

Dans tout cela il est un corps qui ne s’est pas questionné, c’est le corps du blanc. Tout ceci car être blanc.che c’est se sentir légitime de parler de…, de parler à la place de…, de parler sur…, parce que c’est se sentir légitime de parler tout court, quant à certains moments ils/elles devraient se taire ! Mais c’est surtout ne jamais parler de soi, parler de sa place et non pas à la place de…, parler de son corps. La blanchité étant la norme dominante, elle ne se questionne pas, elle est invisible. De quoi le corps blanc est-il le nom ?! À quelle histoire et à quelle discours correspond-il ?! Et je me dis, que lorsque les blanc.che.s se questionneront sur leur corps, de ce qu’il dit au monde, il seront peut-être prêt à questionner la perception qu’ils/elles ont du notre.

Loïc D.* (prénom et initiale modifiés)

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