« Tu as surveillé ton verre ? ». Une phrase que je me suis surprise à dire à mon amie, la semaine dernière lors d’une soirée. Des mois que je n’étais pas sortie en boîte de nuit, pourtant ce réflexe est revenu dès le premier verre . Royaume-Uni, Belgique, Suisse, Ecosse, France, ces dernières semaines, de nombreux cas d’agressions de femmes en boîte de nuit ont resurgi dans l’actualité, faisant état d’agressions à la seringue, ou encore par le tristement connu GHB, dit « drogue du violeur » que les agresseurs glissent dans les verres des clientes des boîtes de nuit.

Je me demande, et si ça avait été moi ?

Que l’on ai déjà été victime ou non, en tant que femme, nous nous sentons toutes concernées, ressentons toutes le danger physique à l’évocation de ces agressions sexistes et sexuelles. Entre le confinement et les soirées en appartement entre amies, plus économiques et souvent plus rassurantes, les boîtes de nuit ne faisaient plus parties de mes habitudes. Pourtant, exceptionnellement, je suis allée avec une amie au Pachamama, une boîte de nuit sur trois étages à Bastille, où nous avons dansé jusque tard dans la nuit.

Le lendemain, je suis tombée sur une story d’une amie sur instagram qui a avertit que des barmans et des personnes extérieures auraient drogué des femmes dans deux établissements parisiens, dont le Pachamama, lieu où j’étais la veille.

En lendemain de soirée, alors que je devrai manger un grec et m’allonger devant mon troisième épisode de n’importe quelle nouvelle série sur Netflix sous un plaid, je me demande, et si ça avait été moi ? Je me demande comment se procurent-ils du GHB ? Est ce que c’est un dérivé d’une substance vendue en pharmacie ? Est-ce que c’est vendu comme n’importe quelle autre drogue illégale ? Ou encore faut-il être un adepte du darkweb ? Qui sont-ils ceux qui se procurent ces drogues dites « du violeur » ? C’est comme les viols, on connaît beaucoup de femmes qui ont été victimes de viols, mais personne ne dit connaître de violeurs.

Du sexisme « ordinaire » au GHB : La banalisation des agressions sexistes et sexuelles

Pendant la soirée, comme souvent, les hommes n’ont aucun problème pour toucher les femmes sans leur consentement, sous prétexte qu’on « s’amuse », ou plutôt qu’ils s’amusent. Devant nous, un gars attrapait toutes les femmes qui passaient devant lui, souvent elles esquissaient un sourire gêné et s’extirpaient sans violence de ses bras. Chacun des regards qu’il posait sur nous, à chacun de nos mouvements de danse nous humiliait un peu plus. Était-il l’un de ces hommes qui drogue les femmes ? Je ne sais pas. Mais même sans avoir utilisé de GHB, il a passé sa soirée à agresser et intimider des femmes, ouvertement, impunément.

Malheureusement il faut être stratégique pour ne pas que ça nous retombe dessus, même quand nous sommes les victimes.

Alors que nous venions nous poser quelques minutes à une table, il s’est assis à la table d’à côté, et a posé son pied sur la nôtre, comme pour affirmer sa présence et sa domination. Un coup de pied dans la table qui a fait tomber son pied a suffit à le déstabiliser quelques minutes. J’ai réfléchi à lui mettre un coup dans la jambe mais malheureusement il faut être stratégique pour ne pas que ça nous retombe dessus, même quand nous sommes les victimes, on nous fait comprendre qu’il ne faut pas faire de vague.

Même quand nous sommes en toute capacité de nos mouvements, de notre esprit, souvent la peur pour notre vie, la peur de déranger ou même la honte, de passer pour celle qui fait des problèmes nous anesthésie, et réagir semble plus dangereux que de subir ces situations, auxquelles nous sommes tristement habituées.

Habituées, dans la rue, dans les transports en commun, au travail, à l’école, à l’université, dans nos familles, dans nos couples, et dans nos lieux de fête. Parce que dire non nous met en danger, parce que l’existence même de la drogue du violeur et son utilisation aussi courante, prouve que quoi qu’il arrive, pour certains hommes, notre consentement n’a pas de valeur et ne sera pas respecté, et que rien n’est fait pour nous protéger.

Comment réagissent les boîtes de nuit et les bars face à ces situations qu’ils connaissent bien ?

Images de femmes sur leurs affiches pour promouvoir leurs soirées – sauf lorsque des artistes sont invités, presque exclusivement masculins – promotions à tout va : « Bouteille offerte aux groupes composés exclusivement de 5 filles de 14h à 19h », « Bouteilles et tables offertes aux groupes de 5 filles en réservant au même numéro », « Messieurs merci d’être accompagnés afin de bénéficier des offres spéciales et tarifs spéciaux (Parité requise). »

Des appâts. C’est souvent le sentiment qui me traverse lorsque je passe la porte de ces établissements nocturnes. Rien n’est gratuit, et comme le dit le dicton « Si c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit », le produit pour lequel les hommes payent pour rentrer. Si nous sommes le produit, la marchandise, l’objet qui se monnaie entre hommes, alors tout est possible pour acquérir cet objet. La drogue fait partie de ces possibilités, et les établissements en sont amplement conscient et portent une énorme part de responsabilité. Plus les femmes sont vulnérables, alcoolisées, ou droguées, plus les hommes peuvent tirer profit de cette situation et auront envie de revenir pour dépenser de l’argent dans cet établissement.

Entrées gratuites pour attirer les femmes, nier l’existence de ces agressions, ou encore proposer des capuchons pour couvrir les verres des clientes, à chacun sa méthode pour éviter de se poser la vraie question : Pourquoi les hommes se sentent-ils en toute capacité et en toute impunité de droguer des femmes dans ces lieux ?

Une mobilisation sur les réseaux sociaux : #balancetonbar


Le hashtag #Balancetonbar a surgi sur les réseaux sociaux pour réagir aux agissements de certains salariés et gérants de bar. 

Face à l’impunité des agresseurs, et à l’inaction des gérants des établissements nocturnes, le hashtag #balancetonbar a inondé twitter, et des comptes @balance_ton_bar dans plusieurs villes ont émergés sur Instagram pour recueillir et publier les témoignages des victimes. Alors qu’en France la mobilisation est encore au stade des réseaux sociaux, à Bruxelles, plusieurs collectifs féministes se sont réunis pour appeler au boycott des bars et des boîtes de nuit, et à un rassemblement ce vendredi 12 novembre, sous le slogan : PAS UNE DE PLUS.

Anissa Rami

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