Dans un article signé par Fabrice Arfi et publié ce dimanche 14 février dans Mediapart, on apprend l’existence d’un document qui prouve que la France a laissé partir les principaux membres du gouvernement rwandais responsable du génocide des Tutsi qui étaient dans une zone contrôlée par l’armée française. Ce document émanait du cabinet d’Alain Juppé, ministre des affaires étrangères de l’époque.

En lisant les lignes de cet article, accablantes pour l’État français, une scène a resurgi dans ma mémoire. C’était en 2015, à l’époque de la campagne pour la primaire des Républicains, Alain Juppé était l’invité du Bondy Blog Café. Je venais de lire L’inavouable du journaliste Patrick de Saint-Exupéry, sur le génocide des Tutsi au Rwanda et sur le rôle de la France dans ce génocide.


À partir de la 49ème minute de l’émission, retrouvez l’échange entre Miguel Shema et Alain Juppé. 

C’est un sujet qui me touche tout particulièrement parce que je suis aussi rwandais et que de nombreux membres de ma famille ont été traumatisés, mutilés, exterminés pendant le génocide. J’ai donc profité des questions du public pour poser ma question à Alain Juppé.

Je me rappelle, j’étais assez stressé, j’avais 15 ans à l’époque, bientôt 16. Puis je prends le micro : « Bonjour monsieur Juppé, il y a 21 années de cela vous avez été ministre des affaires étrangères sous le gouvernement Balladur. J’ai ici un livre de Patrick de Saint-Exupéry qui dit que l’opération Turquoise était biaisée dès le début, du fait que le pouvoir politique a envoyé notre armée dans un piège. Le pouvoir politique monsieur Juppé c’était vous à l’époque. Donc comment être sûr que votre politique internationale en tant que président de la République si vous le devenez sera différente de celle en tant que ministre des affaires étrangères ? »

Alain Juppé répondit en disant : « C’est pour moi un sujet extrêmement sensible et douloureux. Il m’arrive rarement de perdre mon sang froid mais sur ce sujet là ça m’arrive parfois. Parce que je trouve que le procès qui est fait à la France, y compris par l’auteur que vous citez, est scandaleux. Je n’hésite pas à dire que c’est une falsification historique, l’idée que la France aurait été complice du génocide perpétré contre les Tutsi par les Hutu est une falsification historique. L’opération Turquoise a eu pour effet de sauver des centaines de milliers de vies, c’était une opération humanitaire qui ne visait pas à prendre partie d’un côté plutôt que de l’autre mais à protéger les populations. Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. »

Autant de mensonges, et une colère qui masquaient en fait la honte d’un homme – et d’un État – complice dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Quand son cabinet donnait pour instruction à l’ambassadeur français au Rwanda, Yannick Gérard, de transmettre aux autorités génocidaires « [leur] souhait qu’elles quittent » la zone contrôlée par les forces armées françaises on se demande si ce sujet était « extrêmement sensible et douloureux » pour Alain Juppé ?

« Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. » Depuis hier cette phrase ne cesse de résonner dans ma tête.

« Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. »

« Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. » 

« Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. » 

« Ne simplifions pas l’histoire et ne faisons pas porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien. » 

Révélation après révélation, aujourd’hui il ne fait aucun doute que la France a bel et bien été complice dans le génocide des Tutsi au Rwanda, mais cela fait 27 ans que l’État français ment comme l’a fait Alain Juppé en 2015 suite à ma question.

Et on assiste depuis bientôt trois décennies à une inversion. Les victimes – qui simplifieraient l’histoire et qui feraient porter à la France un chapeau qui n’est pas le sien comme le disait Juppé – sont devenues les coupables, et les génocidaires et leurs complices sont devenus les victimes.

La séquence de Juppé est révélatrice du mensonge français et montre comment la France ment sur sa complicité de génocide. Il est temps que la France cesse de mentir, il est temps que justice soit faite pour les victimes du génocide des Tutsi.

Miguel Shema

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