Je considère ma plume comme une arme pacifique. Je suis un immigré, un réfugié ou un « sans-papier » qui n’est pas sans espoir. Appelez-moi comme vous voulez. Je suis venu d’Afrique, plus précisément du Sénégal, pour étudier en France.

Je suis celui que vous regardez de travers, de haut. Je suis celui qui serait la cause de toutes les difficultés auxquelles le pays doit faire face.

Autrefois terre d’accueil, la France est, aujourd’hui, devenue pour moi une société cruelle où sévit la brutalité policière. Une chasse à l’homme, inhumaine et absurde, y est menée. Elle fait de chacun et de chacune d’entre nous un gibier. Au moment où j’écris ces lignes, des mesures draconiennes sont prises par Emmanuel Macron et son ministre de l’Intérieur pour « améliorer » la machine à reconduire à la frontière. Des murs sont construits un peu partout en Europe, à Calais dans le nord de la France, en Hongrie, en Espagne, pour nous empêcher de circuler. Il faut réfléchir à ces obstacles dressés sur les routes alors que dans un an, en 2019, le monde et l’Europe vont célébrer la chute du Mur de Berlin. Le 9 novembre prochain, cela fera 30 ans jour pour jour que celui que l’on surnommait « le mur de la honte » est tombé.

Quand je regarde les débats télévisés, que j’écoute la radio, que je lis les journaux ou simplement que je circule dans les rues, j’ai l’impression qu’aujourd’hui les immigrés, ou leurs descendants, sont placés sur le bancs des accusés. Peu importe qui ils sont, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont dit, ils seraient responsables de tous les maux. Arrêtez donc de vous défouler sur nous les immigrés. Nous vivons au quotidien la violence psychologique et morale que le Front National, la droite dure, et des intellectuels, des éditorialistes, diffusent contre nous. Vous qui prenez la parole publiquement, vos propos sont comme des mégots de cigarette que vous éteignez sur nos corps. Ces brûlures sont si fortes, si présentes, qu’elles nous font presque oublier toutes les souffrances et les humiliations vécues depuis notre naissance. C’est dire !

Certaines femmes et certains hommes politiques profitent du climat actuel pour nous pointer du doigt et jouer sur les peurs des Français. Leur but ? Gagner la confiance d’électeurs au cours de joutes électorales répétitives. Ça n’est pas nouveau. Quelques exemples. Nicolas Sarkozy, par exemple, déclarait à Nice, le 21 octobre 2014 : « Nous ne pouvons plus nous permettre de verser des allocations aux personnes présentes sur notre sol illégalement ». L’ancien président de la République voulait ainsi remettre en cause l’aide médicale d’État accordée aux étrangers en situation irrégulière, dénonçant « le tourisme médical sous prétexte d’urgence ». Éric Zemmour clamait sur I- télé, le 16 mai 2014 que « l’immigration pose un programme spécifique double. D’abord elle aggrave les problèmes de la France depuis 40 ans. D’abord l’école évidemment. Dans les écoles où il y a plus d’immigrés le niveau s’effondre en plus […] on prend 250 000 personnes par an ». Marine le Pen, elle, estimait que « la réalité notre pays fait l’objet d’une véritable submersion migratoire […] Moi, je considère que l’immigration est une drame pour notre pays parce que nous avons 7 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres ». Enfin, plus récemment, Laurent Wauquiez déclarait le 25 janvier 2018 : « Il y a trop d’immigration en France et aujourd’hui nos capacités d’intégration sont saturées. Je considère qu’il faut au moins diminuer de moitié, le niveau de l’immigration actuel et le ramener en dessous de la barre des 100 000 ».

Cette violence verbale entre dans les têtes et se retrouve dans la rue, dans les gares quand un Français va croiser celui qu’il pense être en situation illégale. Cette stigmatisation est insupportable. Vous pensez que nous aimons vivre dans la crasse, la saleté ou dans la boue comme à Calais ou dormir dans les rues ou sous les ponts comme à la porte de la Chapelle ? Vous pensez que nous avons de la haine contre la France ?

Je combattrais vos idées qui bafouent l’histoire et la grandeur de la France jusqu’à mon dernier souffle. Parce que j’ai voulu venir en France et revenir quand j’ai été reconduit à la frontière. Je suis aujourd’hui le mieux placé pour défendre l’idéal d’une France accueillante et défendre ses valeurs : la liberté de circuler, l’égalité des chances et la fraternité ou l’hospitalité. La France a accueilli des milliers d’étrangers qui sont devenus autant de Français, cela ne s’arrêtera pas.

Kab NIANG

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