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Le 17 octobre 1961 reste l’une des pages les plus sombres de l’histoire coloniale française. Pourtant, il aura fallu plusieurs décennies pour que ce massacre sorte de l’oubli dans lequel les autorités avaient tenté de l’enfermer. Soixante-cinq ans plus tard, sa reconnaissance demeure incomplète. Historien et auteur de plusieurs ouvrages sur les violences coloniales, Fabrice Riceputi revient sur les mécanismes de cette répression, son effacement de la mémoire nationale et l’impunité dont ont bénéficié ses responsables. Une histoire qui, selon lui, continue d’éclairer le présent.

Dans quel contexte colonial s’inscrit le massacre du 17 octobre 1961 ?

On approche de la fin de ce qu’on appelle en France la guerre d’Algérie, et en Algérie la guerre de libération. Au début du mois d’octobre, la préfecture de police, dirigée par Maurice Papon, fait circuler dans la presse une consigne. Il ne s’agit ni d’un décret ni d’un document officiel. Elle s’adresse à ceux qu’on appelle à l’époque les « Français musulmans d’Algérie » (FMA), des gens qui ne sont donc pas vraiment considérés comme des citoyens français.

On leur conseille d’observer un couvre-feu, en sous-entendant qu’il sera imposé par la police. Il faut insister sur le fait que cette mesure est totalement illégale. Même Papon sait qu’il ne peut pas décréter des mesures anticonstitutionnelles.

Ce couvre-feu ne vise qu’une partie de la population et aggrave considérablement la vie des dizaines de milliers d’Algériens qui vivent en région parisienne. Depuis des mois, voire des années, ils subissent un harcèlement policier continuel. Ils sont constamment contrôlés, embarqués dans les commissariats où l’on pratique déjà la torture.

Le couvre-feu empêche beaucoup d’entre eux de travailler et de circuler. Il est appliqué avec brutalité, au faciès, par la police.

Comment les Algériens s’organisent-ils pour résister à ce couvre-feu ?

Le Front de libération nationale (FLN) leur demande de le boycotter. L’appel du 17 octobre n’est pas une manifestation classique. Le but est de se rendre dans les beaux quartiers de Paris, où l’on voit rarement des Algériens, et de déambuler en désobéissant au couvre-feu. La seule consigne impérative du FLN est de ne commettre aucune violence, de ne répondre à aucune provocation.

De son côté, la préfecture de police est prévenue assez tardivement de cet appel. Maurice Papon met alors en œuvre son expertise de « pacificateur » colonial. Il a appris à pratiquer les rafles, les arrestations massives et arbitraires, et à réprimer durement.

Des milliers de membres des forces de l’ordre guettent le moindre attroupement d’Algériens et les embarquent dans des véhicules de police, mais aussi dans des bus de la RATP réquisitionnés pour l’occasion. C’est le début d’une des plus grandes rafles de l’histoire de France.

Selon la préfecture elle-même, près de 12 000 Algériens sont arrêtés et enfermés en moins de 24 heures.

Dans l’après-midi et la soirée, sur les grands boulevards, devant le cinéma Rex, sur le pont Saint-Michel, mais aussi en banlieue, la police se déchaîne sur les manifestants. Elle a reçu la consigne de ne pas se retenir.

À leur arrivée dans les lieux d’internement, les personnes arrêtées sont systématiquement victimes de ce que les policiers appellent la « haie d’honneur » : elles descendent des bus et sont matraquées entre deux rangées de policiers.

Comment l’État français a-t-il réussi à étouffer ce massacre et à dissimuler le nombre de victimes ?

Depuis le début de la guerre d’Algérie, il existe une censure féroce de la presse et des publications. L’information n’est pas libre. Sur le terrain, il y a peu d’observateurs et de couverture journalistique.

Mais une dépêche de l’AFP signale des tirs de la police et deux morts algériens. Ce sont les deux morts que les autorités vont être obligées d’avouer, parce qu’ils ont été révélés par la presse. Pour le reste, on nie.

Ce sont des personnes dont la vie ne compte pas beaucoup, il faut bien le dire, dans le contexte colonial.

Des gens sont tués, frappés, jetés vivants ou morts dans les canaux et dans la Seine. D’autres sont étranglés avec des câbles de frein de vélo. Il y a un certain nombre de morts, qu’on ne connaîtra jamais avec certitude, parce que tout est fait, dès ce moment-là, pour qu’on ne puisse pas les compter.

Des historiens comme Jean-Luc Einaudi ont avancé un bilan d’environ 300 morts. Il faut aussi insister sur le fait que cette flambée de violence du 17 octobre n’est pas un événement isolé. C’est un pic dans une période de grande violence qui dure déjà depuis plusieurs semaines et qui va se prolonger. C’est un massacre colonial.

Comment expliquer que les responsables de ces violences n’aient jamais été poursuivis ?

Le gouvernement a réussi à invisibiliser cet événement. C’est l’impunité totale. En mars 1962, une amnistie est prononcée pour les crimes et délits en rapport avec ce qu’on appelait les « événements d’Algérie ». Les agents de l’État français, militaires comme policiers, sont certains de ne jamais être jugés pour les crimes et délits qu’ils ont commis.

La France tourne la page très rapidement. La mémoire de ces événements n’est conservée que dans des milieux très marginaux, chez les anticolonialistes français, peu nombreux et dont la voix ne compte pas beaucoup. C’est le début d’un long oubli.

Voyez-vous une continuité entre cette impunité policière coloniale et la situation actuelle ?

On a accordé une loi qui donne le bénéfice de la présomption de légitime défense à la police, ce qu’on appelle le « permis de tuer ». Mais ce « permis de tuer » que les syndicats de police ont réclamé et obtenu très facilement, c’est en fait un retour à ce qui était la norme à cette époque-là.

Des Algériens, on en a tué à Paris, sans que personne ne soit jamais sanctionné ni poursuivi, avant même la guerre d’indépendance. Les rares plaintes étaient enterrées.

On a un système d’impunité policière qui, en France, est très ancien et qui s’est véritablement épanoui à l’époque coloniale. Aujourd’hui, on assiste à une forme de retour assumé et revendiqué de ce système d’impunité.

François Hollande, puis Emmanuel Macron, ont reconnu la violence de la répression du 17 octobre 1961. Ces prises de position constituent-elles une avancée ?

Hollande a été le premier président de la République à s’exprimer sur l’événement. Il l’a fait difficilement, et n’a à peu près rien dit. On reconnaît qu’il s’est passé quelque chose de grave, on compatit, et puis c’est tout.

En 2021, Emmanuel Macron a prétendu aller plus loin en organisant une cérémonie au pont de Bezons, où il n’a pas dit un mot. Ensuite, l’Élysée a publié un communiqué qui désigne Maurice Papon comme unique responsable. Il n’y a pas les mots « racisme », « colonialisme », absolument rien. C’est une fausse reconnaissance.

Ce massacre est un crime d’État colonial. Toutes les institutions de la Ve République y ont été impliquées, à un titre ou à un autre.

Qui maintient Maurice Papon en poste pendant encore dix ans, et le couvre de remerciements et de médailles ? C’est une façon de ne pas regarder l’histoire en face. Le 17 octobre, c’est encore un gros clou rouillé dans la voûte plantaire de la République française.

Au-delà des commémorations, que faudrait-il pour parvenir à une véritable reconnaissance des crimes coloniaux ?

Vous savez ce qu’il y a derrière cette affaire ? C’est le refus et l’incapacité de la France à regarder son passé colonial en face, depuis que son empire a officiellement pris fin.

On ne sait toujours pas ce que la République française pense du colonialisme. On ne sait pas qui était dans son bon droit : ceux qui ont lutté contre lui ou ceux qui ont voulu le maintenir à tout prix en commettant des crimes.

Et donc, on ne peut pas dire les choses telles qu’elles se sont produites. C’est un combat politique.

Propos recueillis par Anne-Victoria Gillet 

© Élie Kagan / La Contemporaine

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