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C’est un flux migratoire dont on ne parle pas. « Le Retour au pays » est un documentaire de BBC Africa Eye qui suit le départ de Français d’origine africaine au Sénégal. « Un exode silencieux » dont les motivations sont plurielles. Certains partent par ra-le-bol des discriminations subies dans l’Hexagone, d’autres veulent renouer avec leur racine et se lancent dans une quête d’identité. Nathalie Jimenez, la productrice et Nour Abida, la reporter de ce documentaire, ont voulu raconter ces histoires et comprendre les ressorts de ces exils. Interview. 

Le documentaire a pour point de départ votre histoire personnelle Nour Abida. Au regard de cette expérience, qu’avez-vous souhaité questionner ?

Nour Abida : Je suis née en France. J’y ai grandi et fait toute ma scolarité. Devenir journaliste a toujours été mon rêve. À l’âge de 17 ans, j’avais du mal à trouver des perspectives d’avenir. C’était parfois compliqué, ne serait-ce que pour trouver des stages. Je me suis alors tournée vers l’Angleterre avec l’objectif de partir durant un an et d’apprendre l’anglais. Aujourd’hui, ça fait plus de 12 ans que j’ai quitté la France et j’ai voulu prendre le temps de questionner ce départ.

Pourquoi est-ce qu’à l’âge de 17 ans, j’ai quitté l’endroit où je suis née, mes proches et mes accroches ? Avec Nathalie, qui partage une histoire similaire, nous nous sommes rendu compte qu’il existe d’autres personnes dans ce cas.

Après la mort de Nahel Merzouk (…) on s’est organisés pour quitter la France

Nathalie Jimenez : Personnellement, c’était une question que je me posais depuis mes 14 ans, l’âge où je suis venue vivre en France. Je me suis dit qu’un jour, je devrais partir pour pouvoir m’accomplir complètement parce que je n’étais pas “chez moi”. Je me considérais comme Française, mais j’avais l’impression que la société ne me voyait pas comme telle.

Après la mort de Nahel Merzouk, avec plusieurs de mes amis, nous avons commencé à en discuter sur un groupe Whatsapp. On s’est organisés pour quitter la France, car on s’est rendu compte qu’on n’avait pas du tout de contrôle sur notre vie et qu’elle pouvait changer en un clin d’œil. La majorité est partie. Sur une vingtaine d’entre eux, il ne me reste que deux amis vivant encore en France.

Comment décririez-vous le type de profils rencontrés et interrogés durant cette enquête ?

Nathalie Jimenez : Ce sont des personnes qui ont toutes grandi en France, qui sont enfants d’immigrés et qui ont à peu près toutes le même âge, la trentenaire. Ils ont tout fait pour réussir. Ils ont étudié, sont diplômés et travaillent. Ce qui les unis également, c’est le fait qu’ils se soient aperçus que le problème ne venait pas de leur personne, mais de la manière dont ils sont perçus. Ils sont tous à une période de leur vie où ils sont en train de se redéfinir et pour compléter ce cycle, ils ont besoin de se reconnecter avec une partie d’eux qu’ils n’ont pas pu découvrir avant.

Plusieurs raisons à ce départ sont évoquées, les protagonistes parlent de discriminations raciales, de difficultés à pouvoir pratiquer leur religion ou encore de “plafond de verre”. Selon vous, qu’est-ce que cela traduit de la situation sociale en France ?

Nour Abida : À travers le documentaire, on a découvert qu’il y a plusieurs raisons. Certaines personnes veulent de meilleures opportunités, d’autres racontent des discriminations subies et beaucoup d’entre elles disent vouloir se reconnecter à leurs racines.

Nathalie Jimenez : Il y a autant de raisons de partir que de Français. Je crois que le message principal que veulent faire passer nos protagonistes, c’est le fait que, même si leurs expériences sont diverses, ce qui les unit, c’est le fait qu’ils ont l’impression qu’ils ne sont pas complètement eux-mêmes en France.

Ils se sentent à part dans la société française donc ils ont besoin de se créer un nouveau chez soi

Pour être Français, ils doivent sacrifier autre chose. Toute leur vie, ils ont essayé de rentrer dans un schéma, dans une identité. Le problème, c’est qu’ils aimeraient que cette définition d’« être Français » s’adapte à eux. Ils se sentent à part dans la société française donc ils ont besoin de se créer un nouveau chez soi.

« Une manière de répondre, c’est la réussite. La réussite et l’excellence » Menka Gomis, 39 ans, protagoniste du documentaire.

Vous employez le terme d’ « exode silencieux » pour décrire ces départs. Selon vous, s’agit-il d’un exode souhaité ou subi ?

Nathalie Jimenez : Quand on a interrogé les protagonistes du documentaire sur leur départ pour savoir si c’était de leur plein gré ou si c’était par une forme de pression, ils nous disaient ne pas se voir comme des victimes de leurs circonstances. Ils reconnaissent avoir fait face à de nombreuses difficultés et à un grand plafond de verre en France, mais ils décident de partir. J’ai trouvé qu’ils avaient une détermination incroyable.

Ils veulent vraiment montrer au monde qu’ils savent s’accomplir seuls, même si ça doit se faire hors de France

Selon moi, ils veulent vraiment montrer au monde qu’ils savent s’accomplir seuls, même si ça doit se faire hors de France. Ils sont capables de façonner une vie qui leur convient davantage. En disant “je ne suis pas une victime”, ils montrent que cette décision vient plutôt d’une force que d’une faiblesse.

Nour Abida : Ce qu’ils ont aussi tous en commun, c’est leur grande détermination. Ils sont vraiment positifs et ne cherchent qu’à aller de l’avant. Ils ne veulent pas s’arrêter sur ce qui s’est passé dans leur vie et les opportunités qu’ils n’ont pas eues, mais souhaitent essayer de construire quelque chose de nouveau.

Est-ce qu’il y a des travaux en particulier sur lesquels vous vous êtes appuyés pour travailler sur ce sujet ?

Nour Abida : En France, il est difficile d’avoir des chiffres, car les statistiques ethniques et religieuses sont prohibées. Néanmoins, on a pu citer une enquête Ipsos du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui révélait en février 2023 que 91 % des personnes interrogées en France métropolitaine ont répondu être victimes de discrimination raciale (« souvent » ou « de temps en temps »). Il y a aussi Human Rights Watch qui, après la mort de Nahel Merzouk et des révoltes qui ont suivi, a appelé la France à résoudre les problèmes de discriminations raciales au sein de la police.

Nathalie Jimenez : Nous nous sommes aussi appuyés sur le livre “La France, tu l’aimes, mais tu la quittes” de Olivier Esteves, Julien Talpin et Alice Picard. Cette enquête “Le Retour au Pays” est vraiment importante pour moi, car, comme il y a très peu de chiffres sur ce phénomène, c’est une manière de documenter quelque chose qui ne serait normalement pas documenté. Raconter ces histoires au monde entier est nécessaire.

On voit, dans le documentaire, que ces départs sont souvent incompris par les proches des protagonistes. Selon vous, pourquoi ?

Nour Abida : En faisant ce documentaire, on s’est rendu compte que la manière de percevoir son identité n’est pas quelque chose d’universel, mais plutôt propre à chaque personne. Marie-Yvonne explique d’ailleurs que la différence avec ses parents, c’est que leur priorité était de s’adapter et de s’intégrer. La nouvelle génération, elle, souhaite se reconnecter à ses racines. Les avis sont très différents au sein d’une même famille et ça peut créer un fossé. Par exemple, Fatoumata qui souhaite partir vivre au Sénégal voit que son frère est sceptique. Il lui dit même : « Ça ne va pas être le Wakanda ! »

Il n’existe pas qu’une seule manière de renouer avec ses racines et c’est aussi ce que montre ce documentaire

Nathalie Jimenez : Je trouve ce passage du documentaire très intéressant. Le frère de Fatoumata a, lui aussi, cette envie de se reconnecter avec ses origines, mais pour lui, il suffit d’aller à Barbès ou Stalingrad pour ça. Il n’a pas cette envie d’aller en Afrique. Il n’existe pas qu’une seule manière de renouer avec ses racines et c’est aussi ce que montre ce documentaire.

L’un des protagonistes, Menka, parle de l’Afrique comme d’un continent d’avenir et fait une comparaison avec “la ruée vers l’or”. Quelles sont les attentes et objectifs des protagonistes face à ce départ ?

Nour Abida : L’une des personnes que l’on a interrogées, Menka, dit qu’en France, il avait l’impression qu’il y avait comme un plafond de verre. En allant au Sénégal, il considère qu’il n’y a presque plus de limites pour lui.

Lorsqu’ils arrivent en Afrique, la réalité diffère quelque peu par rapport à ce à quoi ils s’attendaient

La majorité sont des entrepreneurs. Ce qui est intéressant, c’est que, lorsqu’ils arrivent en Afrique, la réalité diffère quelque peu par rapport à ce à quoi ils s’attendaient. Par exemple, Salamata, 36 ans, est née en France de parents Sénégalais. Elle laisse derrière elle un travail dans la banque qui était stable et bien rémunéré. En arrivant sur le continent, elle était très surprise que les gens l’appellent « la Française ». Elle explique qu’elle se sentait rejetée en France, mais aussi au Sénégal. Au début, c’était quelque chose de difficile à vivre pour elle, mais trois ans plus tard, elle est satisfaite de son choix de vivre au Sénégal.

Nathalie Jimenez : Quand Salamata est arrivée au Sénégal, elle m’a confié avoir eu une vision très manichéenne. Pour elle, ce pays était la terre de l’opportunité, sans limites. En arrivant, elle s’est rendu compte que sa double identité se reflétait aussi dans sa réalité et que les choses étaient plus nuancées. En vivant au Sénégal, elle va se reconnecter avec une partie d’elle-même, mais elle va aussi se rendre compte que sa partie française sera toujours là et qu’elle ne pourra jamais s’en détacher.

Comment cet exode silencieux de Français d’origine africaine est-il perçu depuis l’étranger ?

Nathalie Jimenez : C’est un phénomène qui dépasse la France. C’est une question que beaucoup de personnes ayant une double identité se posent. Cette envie de se reconnecter à sa culture. Comment le faire ? Est-ce qu’on part ou non ? Comment est-ce qu’on se retrouve ? J’ai l’impression que ce documentaire va parler à beaucoup de personnes, même si elles ne sont pas forcément afro-descendantes. Moi, par exemple, j’ai des origines d’Amérique latine. C’est une question universelle et existentielle.

Nour Abida : Depuis que le documentaire est sorti, j’ai reçu plusieurs messages de personnes qui parvenaient à se reconnaître à travers celui-ci. C’est la complexité de l’identité. À la BBC, les services de plusieurs langues (chinoise, espagnol ou encore haoussa) ont relayé le documentaire. Ça prouve que ce thème, qui montre des personnes françaises, est important pour tous.

J’ai l’impression que je suis Française lorsque je ne suis pas en France

De mon côté, j’ai l’impression que je suis Française lorsque je ne suis pas en France. En Tunisie, je ne suis pas assez Tunisienne, en Martinique, je ne suis pas assez Martiniquaise et en France, je ne suis pas assez Française. Alors qu’ici, en Angleterre, avec mon accent assez prononcé, on me perçoit tout de suite comme Française.

Pour moi, la conclusion du documentaire c’est : est-ce qu’il n’y a vraiment qu’un seul endroit que l’on peut appeler “chez soi” ? Se sentir chez soi, ce n’est pas forcément un endroit, mais c’est toute la culture, la musique, les personnes et tous les endroits qui nous procurent ce sentiment de connexion.

Propos recueillis par Yasmine Mrida

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