La Hchouma, c’est l’histoire de Sylia, jeune étudiante marocaine née dans une famille bourgeoise à Rabat. Elle déménage en France pour poursuivre ses études de journalisme. Un pays où l’emprise de la « hchouma » la poursuivra. Au-delà du thème de la honte, ce roman raconte et représente les Nord-Africains dans leur diversité. Tout en faisant écho aux vies parfois violentes et pleines de contradictions des binationaux. Au fond, Marocains comme Français, personne n’arrive à réellement comprendre Sylia. Entretien.
Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman ?
Ce roman, j’ai vraiment l’impression qu’il m’habite depuis longtemps, mais ce qui m’a donné la pulsion nécessaire à l’écriture, c’est un épisode de vie personnel. Suite à une décompensation psychique, j’ai été hospitalisée à Sainte-Anne. C’était une parenthèse très singulière dans ma vie, comme une réinitialisation. En sortant, j’avais vraiment besoin de dire des choses que je n’avais jamais dites. C’est ce qui m’a poussée à écrire.
Ce n’est pas trop dur comme exercice de passer de journaliste à autrice de fiction ?
Pour moi non parce que quand j’étais journaliste, j’ai toujours été frustrée par tous les codes à respecter. Déjà, il y a la déontologie : tu ne peux pas donner ton point de vue, tu dois prendre de la distance, il faut faire attention à inclure la partie adverse dans ton papier…
Quand je me suis lancée dans l’écriture, je me suis délestée de tout ça et c’était hyper libérateur. Ma conception de l’écriture, c’est qu’il n’y a pas de codes. C’est ce que j’aime dans l’écriture. C’est pour ça que j’insiste sur le fait que c’est un roman parce que c’est un texte très travaillé. Le vécu, c’est comme une matière qu’on déforme, qu’on malaxe, qu’on reforme. C’est comme de la pâte à modeler, donc pour moi ça ne veut rien dire, une autobiographie.
Vous expliquez avoir passé beaucoup de temps à retravailler le texte. Est-ce que ce n’était pas dur de passer autant de temps sur un roman qui parle de choses aussi personnelles ?
C’était dur parce que l’écriture a la force de faire revivre les choses. Quand tu te souviens d’un moment qui t’a traumatisée, tu t’en souviens et puis ça passe, mais là, il faut non seulement convoquer ce souvenir, le creuser, le retourner, le retravailler, repasser dessus… À la virgule près.
C’est ce qui fait la différence entre un témoignage et un roman : la distanciation
Ce n’est pas évident. Ça n’a pas toujours été simple, mais il faut essayer de se distancier de ça. C’est ce qui fait la différence entre un témoignage et un roman : la distanciation. Ça te permet de prendre du recul déjà et puis aussi de te concentrer sur la musicalité, la rythmique… Je me suis vraiment concentrée sur le rythme. Du coup, le fait de se concentrer là-dessus, tu viens à en oublier parfois que tu racontes quelque chose qui t’est arrivée.
Le personnage principal s’appelle Sylia. Est-ce que Sylia représente la femme marocaine, la femme nord-africaine ? Est-ce que Sylia est universelle ?
J’aimerais qu’elle ait une dimension universelle. Honnêtement, je n’ai aucun problème à assumer le fait que c’est un personnage qui a une double culture et qui ne veut être assigné totalement ni à l’une ni à l’autre. Je pense que ça parle aux Marocains qui ont une double culture, mais ça parle aussi aux enfants d’immigrés qui sont en France.
En tant que lectrice, j’ai souffert de ne pas me reconnaître dans les livres
Je l’ai construite pour ça, pour qu’elle soit un modèle d’identification. Moi, en tant que lectrice, j’ai souffert de ne pas me reconnaître dans les livres. Je ne me retrouvais pas dans les questions qui me concernent, ou alors à chaque fois que je voyais une femme d’origine maghrébine dans une œuvre fictive, elle était réduite à des clichés.
Même si ça commence à changer, on se retrouve soit dans des histoires de drogue, soit dans des histoires de terrorisme… Et je trouve ça, hyper réducteur. C’est dommage. J’aimerais que mon personnage résonne chez les gens qui ont plusieurs identités. Parce que je pense que c’est une richesse, mais ça peut aussi être un complexe. Parfois, quand ça se heurte et qu’on est fragilisé, ça peut exploser. C’est ce qui est arrivé à Sylia.
Il y a plusieurs passages dans votre roman en arabe, comme le terme « hchouma ». Ils sont souvent traduits et quelquefois non…
Si ça ne tenait qu’à moi, je n’aurais pas traduit ces passages. Une langue, ça vit, ça évolue et ça s’enrichit par d’autres langues. La langue arabe, comme d’autres, est chargée d’autres imaginaires. Le fait que ça se ressente dans la langue, c’est super important. Parfois, ces phrases étaient intraduisibles. Je trouve ça riche de jouer avec.
C’est quand la première fois que vous avez entendu le terme « hchouma » ? Dans le livre, Sylia c’est à ses 10 ans au sujet de la masturbation.
Le jour de ma naissance. Depuis toujours. C’est un mot qu’on dit 20 fois par jour. Même moi encore aujourd’hui, je le dis. « Hchouma » à toutes les sauces. C’est « hchouma » de porter ça, ou c’est « hchouma » de montrer ses jambes, ou c’est « hchouma » de parler ainsi à un adulte. Dire c’est « hchouma » d’un comportement, il n’y a pas de mort d’homme, mais le fait que ce soit prégnant et que tout soit sur la même échelle de valeur, c’est grave. Ça conditionne ton langage.
Le langage, c’est ton attitude, ta façon d’être au monde
Le langage, c’est ton attitude, ta façon d’être au monde, le rapport à ton corps, le rapport à ta façon de penser. Et quand tu as honte, forcément, tu culpabilises. Et quand tu culpabilises de quelque chose, tu ne t’assumes pas. Ça peut attaquer la santé mentale, c’est le cas de Sylia. Ça peut entraver des vies, c’est le cas d’Amal, sa cousine. Et Sylia fait un transfert sur Amal parce qu’elle ne veut pas finir comme elle, elle veut la sauver. Alors qu’en réalité, à ce moment-là, c’est Sylia qu’il faut sauver.
Sylia en plus de se battre contre la « hchouma », elle se bat aussi contre l’emprise ?
C’est un roman sur plusieurs sources d’emprise. Et on a l’impression que quand elle se libère d’une emprise, une autre la rattrape ou une autre revient… Au début, elle est clairement sous l’emprise de la société, à travers sa famille notamment. Ce n’est pas anodin si j’ai choisi que le grand-père meure et que je parle d’emprise dès le début. Malgré sa mort, il garde son emprise sur Sylia, sur les siens, sur leur corps, sur leur langue. Il y a aussi l’emprise plus ou moins pernicieuse du mari, il y a le personnage de Jad et les médicaments aussi.
Il y a beaucoup de violence dans les mots de sa nourrice, Lalla, autour de la sexualité. Et on a l’impression que cette violence va l’accompagner toute sa vie.
La violence, c’est vraiment une thématique forte dans mon livre. Elle essaye de fuir la violence liée à ce milieu social, parce qu’il y a la « hchouma » mais il y a aussi la « hogra » (le mépris, ndlr). La personne qui lui a donné le plus d’amour, c’est sa nounou, mais ça reste une relation tarifée. À un moment, elle engueule sa nounou, car le tajine est trop froid. Elle a conscience qu’elle est supérieure et que sa nounou est à son service. C’est très complexe.
Venir d’une telle société, qui fonctionne avec un système de castes, c’est violent
Comme le chauffeur qui est dénigré, qu’elle dénigre elle-même, parce qu’elle a décidé de penser qu’il était illettré alors qu’il sait lire. Et le chauffeur lui-même méprise un laveur de vitres. Venir d’une telle société, qui fonctionne avec un système de castes, c’est violent. Il y a la violence de faire semblant tout le temps.
Il y a aussi la violence qu’elle ressent par rapport à son corps. Parce que Sylia pour avoir du plaisir, elle doit se faire mal. Et sa cousine Amal, car elle éprouve du plaisir, elle se fait mal. Le rapport à la sexualité est complètement malsain. Ce schéma représente un terrain fertile pour ensuite tomber amoureuse d’un mec qui va dicter comment t’habiller, ce que tu dois manger, ce que tu dois boire…
Est-ce que quelqu’un comprend réellement Sylia dans le roman ?
Elle est incomprise. Elle se sent incomprise. C’est un réel mal-être qu’elle porte et ça prend de l’ampleur parce que les injonctions s’accumulent. Finalement, le seul endroit où elle se sent à peu près comprise, c’est en hôpital psychiatrique puisqu’il y a une vraie solidarité qu’elle voit et qu’elle vit avec les autres personnes qui sont hospitalisées.
D’ailleurs, je le dis, à un moment donné, ils se confondent tous dans une sorte d’anonymat. Ils sont tous en pyjama. Pour le coup, il n’y a ni pauvre, ni riche… Tout le monde est dans la même galère. Alors qu’elle culpabilise aussi beaucoup par rapport à son milieu social. L’hôpital, c’est un sas où les gens parlent cash et où ils s’écoutent. Il n’y a plus de code.
En parlant de l’hôpital psychiatrique. La deuxième partie du roman est consacrée à la santé mentale. C’est important pour vous de parler de psychiatrie ? Est-ce que la santé mentale entre aussi dans la culture de la honte selon vous ?
Ce n’est pas que chez nous. Bien sûr que c’est la honte, c’est la honte suprême et c’est hyper stigmatisé. Quand tu dis à quelqu’un « Je suis passée par là, j’ai un trouble, j’ai fait une dépression, j’ai fait un séjour en hôpital psychiatrique », tout de suite, le regard change. Tu es jugée. C’est aussi hyper stigmatisé au travail. Je le raconte d’ailleurs.
C’est « hchouma » au Maroc et aussi en France. Les gens ont l’impression que quand tu sors d’une phase comme ça, tu es diminuée. On m’a souvent dit, « La deuxième partie, elle est incroyable. En fait, elle est super lucide lorsqu’elle est en HP. Du coup, toi aussi ? T’étais consciente, t’étais intelligente ? » On est fragile certes, mais pas diminué.
Sylia, comme vous, a été journaliste et au sein de sa rédaction, pourtant de gauche, on a du mal à la comprendre. On a du mal à accepter qu’une Marocaine qui boit, mange du porc puisse défendre des personnes pratiquantes dans leur religion…
Elle mange du porc, elle boit de l’alcool, elle n’a pas d’accent, donc leur réaction au sein de la rédaction, c’est : « Ah, c’est super, elle n’a pas d’accent ! C’est super, tu manges du porc ! ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas à être fière de ne pas avoir d’accent ou de manger du porc ou de boire de l’alcool.
Du coup, ça crée un conflit de loyauté chez Sylia. Elle se dit : « Je fais ça parce que je l’ai toujours fait ». Pas parce qu’elle est arrivée en France. Elle le faisait déjà au Maroc. « Mais du coup, j’ai toujours fait ça, mais là, je dois presque m’excuser de faire ça ? Ou alors être fière de moi, car je fais ça, car je suis comme eux ? »
On ne peut pas se délester d’une partie de soi, ce n’est pas possible
Dans l’assimilation à la française, on entend souvent : « Vous voyez, les gens qui s’assimilent s’en sortent très bien ! » Non, regardez Sylia, elle est totalement assimilée : le porc, l’alcool, la mini-jupe et pourtant ça ne va pas. On ne peut pas se délester d’une partie de soi, ce n’est pas possible.
En revanche, dans la rédaction ce qui pose problème, c’est son milieu social. Le fait qu’elle ait de l’argent, parce que ce n’est pas une fille qui vient d’un quartier populaire à qui on va donner sa chance. Sylia est une anomalie. Oui, elle est issue d’une minorité, mais ce n’est pas une enfant immigrée et en plus, elle a de l’argent, donc le quota ne marche pas.
Je pense qu’on se trompe sur ce qu’est la diversité. Ce n’est pas qu’une question de classe sociale. La diversité, c’est aussi culturel. On est différents, donc on a des visions différentes. Par ailleurs, c’est vrai que la question du voile dérange la rédaction, parce que Sylia, elle, a l’air d’être comme eux, mais elle n’est pas dans ce délire d’assimilation. Elle n’est pas là où les autres l’attendent.
Sylia avoue avoir développé des préjugés à l’égard des siens, de sa famille. Comment a-t-elle développé ces préjugés ? Et comment on arrive à déconstruire ces préjugés ?
Sylvia est comme tout le monde. Ce qui la différencie un peu des autres personnages dans le livre, c’est qu’elle est attachée à une forme de naïveté, à une certaine honnêteté. Elle veut dire les choses, elle a horreur des faux semblants, donc elle cherche à être plus proche de la vérité, quitte à trahir les siens, sa classe sociale, sa famille…
On n’a pas beaucoup d’histoires qui nous racontent vraiment dans notre diversité
Ça donne une impression de lucidité, mais en réalité, elle aussi n’est pas à l’abri des préjugés. Par ailleurs, je ne voulais pas d’un ton moralisateur. Je voulais rester à la hauteur de mes personnages. Par exemple sa mère, quand elle lui dit qu’elle est une pute parce qu’elle trouve des tampons dans sa salle de bain alors qu’elle a 20 ans. J’aurais pu juste m’arrêter là. Sauf que j’ai choisi que Sylia répète ça à sa sœur dans un autre contexte, pour comprendre comment la violence peut être systémique. Comment elle peut se transmettre de génération en génération, malgré soi. Et moi, c’est ça que je trouve intéressant. Je ne voulais pas que ce soit un truc manichéen.
Je voulais que mes personnages soient tous un peu ambigus, qu’ils soient complexes. On n’a pas beaucoup d’histoires qui nous racontent vraiment dans notre diversité. Je ne voulais pas tomber dans le : « On va raconter que les Arabes, ils sont super gentils, ils sont super ouverts… » On est plein d’ambiguïtés, de contradictions, et c’est important qu’on aille le dire dans la fiction.
Propos recueillis par Alyssia Gaoua