Zouzou est ingénieure en bio maritime. À trente ans, elle est célibataire et vit encore chez ses parents, près d’Oran, en Algérie. Tiraillée entre ses ambitions professionnelles et la pression sociale, Zouzou a envie d’ailleurs. Elle obtient un visa pour participer à une expédition d’un an pour aller à la course aux sardines, mystérieusement disparue des côtes algériennes. Son départ est prévu le lendemain du mariage de sa petite sœur.
Quand ses parents découvrent son projet, l’incompréhension et la peur règnent. « Qu’est ce que les gens vont dire ? », lui martèle sa mère qui a peur qu’elle devienne une « baïra », une femme périmée.
Amie, coiffeuse, sœur ou mère, Zouzou est entourée de nombreuses femmes au parcours de vie différents, comme il peut exister en Algérie. En abordant plusieurs maux de la société algérienne, la réalisatrice, Zoulikha Tahar, tente de peindre, sans cliché, de nombreuses réalités. El’sardines est une histoire d’amour familiale et amicale à l’algérienne.
Zoulikha Tahar, réalisatrice algérienne, signe cette première série en six épisodes, remarquée au festival Séries Mania 2025 et disponible sur Arte tv. Interview.
L’expédition et la disparition des sardines du littoral oranais est prétexte pour aborder notamment l’injonction au mariage de la société algérienne sur les femmes. Pourquoi aborder ce sujet ?
L’injonction de se marier est présente, mais la série parle de la famille de Zouzou. La série retrace le portrait de plusieurs femmes, mais au cœur, il y a l’histoire de Zouzou. À trente ans, elle est célibataire et vit encore chez ses parents. Elle vient de finir une thèse en biologie marine et a été sélectionnée pour mener une expédition afin de comprendre l’évolution des sardines dans les côtes algériennes. C’est une sorte de dystopie éco-féministe.
Face à cela, Zouzou doit affronter sa famille et surtout sa mère qui ne comprend pas qu’une fille de trente ans ne veuille pas se marier et préfère aller en Afrique de sud suivre la course des sardines. Le plus dramatique pour la mère, c’est que sa fille fait le choix d’aller sur un bateau où elle sera la seule femme. Elle se projette dans le retour de l’expédition. Elle lui dit : « Qui voudra de toi ? » On se méfie de Zouzou, de ses intentions et de la manière dont elle sera vue à son retour.
Justement, à de nombreuses reprises sa mère dit : « Qu’est ce que les gens vont dire ? »
Exactement. Le cœur de la série est le « qu’en dira-t-on ». Et c’est celui qui, dans la société algérienne, empêche de s’aimer et d’être fière. Dans la série, au-delà d’empêcher Zouzou d’aller au bout de ses ambitions, il empêche ses parents d’être fier de l’ambition de leur fille et de sa réussite.
De mon côté, il est déjà arrivé que mes parents cachent leur fierté par peur de la réaction des autres. Quand je faisais de la scène, un voisin est déjà parti voir mon père à la mosquée, pour lui dire : « J’ai vu ta fille sur une vidéo youtube qui déclame de la poésie sur scène. C’est grave, elle s’affiche sur les réseaux sociaux ».
Warda, l’amie d’enfance de Zouzou, n’est pas appréciée de sa mère. Qu’est ce que le personnage fait ressortir ?
La mère de Zouzou pense que tout ce que sa fille fait de mal est à cause de Warda. Selon elle, c’est une mauvaise fréquentation.
Zouzou veut partir par ambitions professionnelles mais aussi pour ne plus entendre les remarques sur son célibat. Alors que Warda étouffe car elle a une envie d’ailleurs tout court.
Warda est un personnage à contre-courant. Elle ne subit pas de pression sociale. Elle ne répond pas aux mecs dehors. Sa mère sait qu’elle souhaite partir et ne s’y oppose pas. Warda est le contre exemple de Zouzou. En Algérie, il existe des femmes qui subissent une pression sociale et une injonction au mariage. Il y en a d’autres qui vivent entièrement comme elles l’entendent. Pour elles, l’Algérie est leur eldorado.
Dans la série, le salon de coiffure a une place importante. Zouzou s’y rend pour avoir des conseils psy. En quoi est-ce un lieu de sociabilisation essentiel pour les femmes algériennes ?
C’est un lieu de détente avant tout et il y a un rapport aux cheveux qui est presque viscéral. En Algérie, on dit souvent qu’ils sont la pararue de la femme.
Pour moi, ça a toujours été un lieu rassurant. Quand le moral était au plus bas, je me rendais dans un salon de coiffure à Ain El Turk (Oran, Algérie), je m’asseyais, j’attendais, j’écoutais les autres femmes se plaindre et ça me rassurait sur ma vie que je pensais minable. J’ai toujours eu l’impression que le fauteuil d’un salon de coiffure était celui d’un psy. Les femmes ne viennent pas que pour se coiffer mais aussi pour discuter. Les salons de coiffure font partie des lieux où les femmes peuvent se retrouver seules, sans les enfants ni la charge mentale de la maison.
Pour la série, je voulais un endroit dans lequel on puisse entrer dans l’intimité de Zouzou sans que cela soit trop didactique. La psychanalyse était un bon moyen de connaître le personnage. Mais en même temps, c’est un domaine qui reste tabou en Algérie et je ne voulais pas que la série ne devienne trop dramatique. Le choix du salon de coiffure a finalement été instinctif.
Et la comédienne, Meriem Medjkane, qui joue le rôle de la coiffeuse, est psychologue à la base.
Ce qui est intéressant, c’est que même si Zouzou souhaite réaliser cette expédition coûte que coûte, il est important pour elle d’obtenir la bénédiction de ses parents. Pourquoi ce choix de scénario ?
Lors de l’écriture, on s’est dit qu’elle pourrait peut-être partir avec violence et couper les ponts. Mais ni moi, ni ma co-scénariste [Kaouther Adimi] et l’actrice principale [Meriem Amiar] ne l’avons fait en partant [d’Algérie].
On s’est dit que son départ n’allait pas être facile d’autant plus qu’elle est convaincue que ses parents vont dire non. Elle leur ment et cherche à les mettre devant le fait accompli en leur annonçant son départ à la dernière minute. Mais au-delà de ça, elle cherche à partir en paix avec son pays et sa famille. Zouzou veut être sûre que si jamais elle revient elle aura un endroit d’amour où elle pourra revenir.
Malheureusement, on ne l’a pas gardé au montage mais dans le scénario, chaque épisode se terminait par des micro-trottoires où le personnage principal, Zouzou, sortait de la fiction pour parler à des gens de sa situation et de ses relations avec ses amis et sa famille.
Une question moteur de ses micro-trottoires était : « Est-ce que partir, c’est trahir ? » Zouzou à peur de partir et de trahir les siens, sa culture et son pays. Ce n’est pas simple de parler de ces femmes qui font le choix de quitter les leurs pour pouvoir vivre comme elles l’entendent.
Et même si le choix de leur fille semble invraisemblable, ses parents l’acceptent.
L’amour est au cœur de la série. Ses parents ne veulent pas la perdre. Au-delà des thèmes que la série traverse, c’est avant-tout une histoire d’amour conflictuelle entre une mère et une fille. La question est de savoir comment une fille va continuer à être aimée par sa mère malgré les « qu’en dira-t-on » et ses choix personnels.
Ils lâchent prise parce que Zouzou reste leur fille. Et elle leur dit qu’elle part pour le travail et qu’il n’y a rien de mal à cela.
Et en même temps, je comprends la mère. Sa fille n’est jamais sortie du village et du jour au lendemain, elle lui annonce partir pendant un an dans un bateau où elle sera la seule femme. Si la maman s’appelait Geneviève, elle aurait aussi peur .
Au-delà du fait que la série soit très ancrée dans la culture algérienne, le sujet reste universel. Jusqu’où peut-on aller dans notre choix de ne pas ressembler à notre famille et prendre le risque de la contrarier ?
Propos recueillis par Marie-Mène Mekaoui