« L’idée de cette enquête, c’était de rendre compte finement et dans le temps long de ce que c’est de vivre dans ces quartiers à l’épreuve d’un discours médiatique stigmatisant », présentent les sociologues Fabien Truong et Gérôme Truc. Sorti en janvier dernier, Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires nous livre une analyse sociologique déconstruisant les nombreuses représentations et préjugés autour des quartiers populaires, une grande promesse de la sociologie. Entretien.
Pourquoi avoir choisi le sous-titre en triptyque « Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires » ?
Gérôme Truc : Grigny a une valeur générale, c’est une des villes les plus pauvres de France. Ça ne fait que rendre plus visible les dynamiques qui sont à l’œuvre dans l’ensemble des quartiers populaires. Ce qu’on a observé n’est pas propre à Grigny.
Le propos du livre est de penser l’articulation entre violence, solidarité et ressentiment
Fabien Truong : Ce qui était très important, c’était de ne pas être misérabiliste, ni populiste. Le misérabilisme, c’est dire qu’ « il y a que de la violence et que c’est dur ». Le côté populiste, c’est dire « non, la banlieue, c’est la diversité, ce sont des gens qui ont plein d’énergie ». Ce sont des images qui sont à demi vraies et à demi fausses. Ça ne permet pas de saisir la réalité des choses. Le propos du livre est de penser l’articulation entre violence, solidarité et ressentiment.
Qu’est-ce qui relie les quartiers populaires au reste de la société ?
Gérôme Truc : Contrairement à ce qu’on pense, ces quartiers ne sont pas du tout un « contre monde » ou des « ghettos séparatistes ». Ils sont hyper connectés au centre. On peut mener la vie qu’on mène dans un centre-ville comme celui de Paris parce qu’il y a ces quartiers populaires où vivent les gens qui nettoient les bureaux, qui livrent les colis, qui sont dans toutes les cuisines des restaurants parisiens, etc.
Fabien Truong : Quand on a eu ces discours sur la France qui se lève tôt, si vous prenez le métro tôt, à 6 heures du matin, il ne circule que dans un sens. Ça va de la banlieue vers Paris.
Vous écrivez d’ailleurs « notre petite entreprise sociologique paraît bien dérisoire, presque imbécile, quand la violence fauche des vies à la volée », de quelles violences parlez-vous ?
Fabien Truong : La représentation médiatique parle de la violence sans jamais la nuancer. Il y a beaucoup d’invisibilisation, mais aussi une survisibilisation de la violence. Nous, ce qu’on s’efforce de faire, c’est de caractériser les formes multiples de violences qui sont en réalité entrecroisées. La violence terroriste, la violence structurelle, plus précisément la violence de l’exploitation, les violences virilistes, des trafics, mais aussi la violence portée en soi qui est plus intime.
Aucune de ces violences n’est spécifique à la banlieue, elles sont structurelles
Gérôme Truc : La spécificité de la vie dans ces quartiers, c’est la concentration de la violence qui fait que la vie est particulièrement difficile. Aucune de ces violences n’est spécifique à la banlieue, elles sont structurelles et elles relient ces quartiers à l’ensemble de la société.
Vous empruntez le terme d’« État d’urgence permanent » au philosophe Giorgio Agamben pour décrire le quotidien des quartiers populaires. Pouvez-vous le définir ?
Fabien Truong : Ça veut dire qu’on vit tout le temps au présent, c’est le propre des personnes précaires. Pour reprendre l’expression de Nicolas Duvoux, « l’avenir est confisqué ». Ce rapport à la vie est extrêmement fatiguant, on ne mesure pas bien les effets sociaux et physiques. Cette impossibilité de se projeter, cela participe du ressentiment. Tout le monde a envie de pouvoir se projeter, c’est ce qui permet un peu de stabilité émotionnelle.
Gérôme Truc : Je tiens à ajouter que cet état d’urgence permanent est aussi la conséquence de l’absence de services publics élémentaires. Face à la stigmatisation des quartiers populaires, une « conscience dédoublée » se forge peu à peu chez les habitant.e.s.
On se regarde soi-même dans les yeux méprisants d’autrui, on se sait “être un problème”
Depuis les années 80-90, les quartiers populaires sont devenus une sorte de lieu commun des médias de masse. Il y a une surabondance d’images. Les enfants de Grigny ont déjà intégré qu’il y a une vision médiatique qui ne correspond pas à la réalité et qui dépeint leur ville comme un lieu malfamé et dangereux. Il s’agit de cette « conscience dédoublée » dont parle W. E. B. Du Bois. « On se regarde soi-même dans les yeux méprisants d’autrui, on se sait “être un problème” ». Malgré les combats que les habitants peuvent mener, c’est toujours en mal qu’on va parler de leur ville dans les médias.
Fabien Truong : Ce qu’on montre, c’est que la seule chose que partagent les habitants, c’est cette conscience dédoublée. « Le communautarisme » est un fantasme absolu. Les quartiers populaires sont des lieux de flux où les gens arrivent, repartent et les gens sont très différents. Il y a une myriade de statuts sociaux.
Dans ce quotidien difficile, vous parlez de l’importance des réseaux de solidarités. Quelle forme prennent-ils ?
Gérôme Truc : Depuis le tournant libéral des années 80, l’État social se démantèle. Pour parer à cet état d’urgence permanent, les habitants développent des formes de solidarité. Ils apprennent à faire sans les services publics. Il y a un vrai savoir-faire. Donc ça lie beaucoup les habitants. Mais ça crée des liens de dépendance rapprochés qui peuvent vite déraper.
Il y a plein de micro solidarités qui font que ça n’explose pas
Fabien Truong : Il y a plein de micro solidarités qui font que ça n’explose pas. Quand on quitte Grigny, on sait qu’on a bénéficié d’un enveloppement de collectif, d’associations, d’éducateurs, de profs et de rencontre. On sait qu’on se doit des choses pendant longtemps. C’est une solidarité joyeuse, une joie incarnée qui est reliée à la violence et qui ne peut qu’exister dans les quartiers populaires.
Pour reprendre vos termes, « les femmes prennent soin du quartier ». Quel est leur rôle et comment agissent-elles ?
Fabien Truong : Le quartier tient grâce au rôle central des femmes. Prendre soin du quartier, c’est prendre en charge le travail de régulation que plus personne d’autres ne prend en charge. Par exemple, les femmes essaient de réguler les trafics de drogue en partant du principe que le démanteler n’est pas un objectif. Parce que le trafic fait aussi vivre des habitants. Ce qui importe, c’est de limiter son emprise sur le quartier et d’éviter de vivre dans un climat de peur.
Notre livre contient beaucoup de passages qui documentent des engagements de femmes
Elles sont aussi un soutien en cas de deuil. Dans ces quartiers, la mort frappe plus souvent qu’ailleurs. Ce « prendre soin » renvoie au patriarcat et à une socialisation genrée. Notre livre contient beaucoup de passages qui documentent des engagements de femmes qui prennent d’autres formes que dans les quartiers bourgeois, mais qui n’en sont pas moins importants.
Vous parlez du ressentiment partagé par les habitants de quartier populaire, de quoi s’agit-il ?
Fabien Truong : On passe notre temps, et c’est un nous collectif, à commenter la vie dans ces quartiers sur un mode normatif. Le 16ᵉ ou 8ᵉ arrondissement de Paris ne se savent pas en permanence scruté et commenté.
Il y a clairement une fabrique sociopolitique du ressentiment avec le discours médiatique
L’idée que « de toute façon, on peut raconter toutes les conneries qu’on veut, ça n’aura pas de conséquence, car les habitant.e.s n’ont pas voix au chapitre » alimente un ressentiment. Il y a clairement une fabrique sociopolitique du ressentiment avec le discours médiatique au cœur.
Vous reprenez les mots de Pierre Bourdieu dans La Misère du monde, « renoncer aux apports sociologiques, c’est se rendre coupable de non-assistance à personne en danger ». Ça sert à quoi les sciences sociales ?
Gérôme Truc : On pense vraiment que les sciences sociales peuvent permettre de comprendre les problèmes sociaux et éclairer l’action publique pour permettre à la société de s’améliorer. Faire des sciences sociales a avant tout une visée pratique. Aujourd’hui, les sciences sociales se retrouvent attaquées. La situation ne fait qu’empirer, mais les choses peuvent évoluer. Il y a aussi plein d’initiatives sur le terrain. C’est aussi pour ces poches de résistance qu’on écrit.
Propos recueillis par Clémence Schilder