Claude Jean-Pierre était surnommé Klodo par ses proches. Le retraité de 67 ans rencontre des gendarmes lors d’un contrôle le 21 novembre 2020, dans la commune de Deshaies en Guadeloupe. Il en sort grièvement blessé et succombera à ses blessures 12 jours plus tard à l’hôpital.
Suite à ce drame, la famille de l’ancien maçon remue ciel et terre pour obtenir la vérité et la justice. Alors qu’une vidéo accablante de l’intervention des forces de l’ordre a été rendue publique, le procureur a sollicité un non-lieu.
Récemment, les révélations faites par Mediapart sur l’affaire Claude Jean-Pierre remettaient en lumière l’affaire. Dans cet article, le journal d’investigation citait notamment l’État Républi-nial, film réalisé par Harry Roselmack.
Dans ce documentaire passé relativement inaperçu et pourtant fondamental à qui s’intéresse à l’affaire, on peut prendre connaissance des témoignages des proches du retraité, mais aussi des expertises légales et policière sur le déroulé de ce contrôle fatal. Interview.
Récemment, Mediapart a révélé de nouvelles informations sur l’affaire Klodo. Est-ce que vous avez eu connaissance de ces éléments ?
J’ai lu l’article de Mediapart qui cite l’État Républi-nial parmi ses sources. Les informations qui y sont révélées viennent encore confirmer ce qu’on savait déjà des événements. Je pense que c’est bien que ces informations sortent. Ça peut paraître paradoxal de dire ça, parce que l’instruction est censée être secrète et que ces pièces ne sont pas censées sortir.
Mais force est de constater que notre travail de journaliste, c’est parfois de révéler ce genre d’informations, pour permettre à la justice d’éviter les tentations de pression et de manipulation. Dans le cas présent, ces éléments rendent de plus en plus difficile le non-lieu demandé par le procureur de la République de Basse-Terre.
Comment vous êtes-vous intéressé à cette affaire en particulier ?
C’est en rencontrant Fatia Alcabelard, la fille de Claude Jean-Pierre, et son compagnon, Christophe. Ils sont venus à ma rencontre en 2023. À ce moment, je n’avais pas entendu parler de l’affaire. C’est d’ailleurs ce qui a été pour moi un déclencheur.
On s’était tous légitimement beaucoup émus de l’affaire George Floyd. Sauf que, six mois après, Claude Jean-Pierre décédait, et globalement, personne n’en a rien su. Je n’ai appris l’existence de cette affaire que trois ans après. Il y a quelque chose qui n’allait pas dans le traitement de l’information. À partir de ce constat, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose.
Est-ce que le sujet des violences policières est un sujet auquel vous étiez déjà attentif ? Votre père était CRS, est-ce que ça a créé une forme de conflit interne ?
Au contraire. Il y a une notion d’exemplarité de la police que moi, j’avais à la maison. Mon père n’était pas sur la voie publique. Pourtant, dans l’incarnation de la fonction de policier, il était exemplaire. J’ai grandi avec ça. Quand un policier n’est non seulement pas exemplaire, mais qu’il commet un délit ou un crime, ou que son action aboutit à la mort de quelqu’un, je pense qu’il faut être encore plus vigilant.
Si des erreurs sont constatées, il faut être encore plus sévères dans les sanctions, que si c’est une personne lambda. J’ajoute que dans le cadre de mon métier de journaliste, et notamment dans le cadre de l’émission 7 à 8, on traite régulièrement des sujets de violences policières.
Nous avons été les premiers à montrer les images de vidéosurveillance de Michel Zecler à la télévision. On a évidemment traité l’affaire Nahel. On traite toutes les affaires de violences policières. La particularité là, c’est que cette affaire, comme elle a lieu en Guadeloupe, personne n’est au courant.
Vous avez été présentateur du JT de TF1, ensuite, vous vous êtes orienté plus vers de l’investigation. Est-ce que vous avez l’impression de vous éloigner d’une forme de journalisme plus institutionnel ou est-ce que c’est dans la continuité de votre travail ?
C’est une continuité, il n’y a pas de rupture. Je pense qu’effectivement, plus on prend de maturité, plus on va vers des formes d’expressions propres. Je le fais évidemment en conservant la rigueur du journalisme. Ce que je dis dans l’État Républi-nial, ce n’est pas ce que je pense, ce sont des faits établis.
Alors, bien sûr, il y a de l’émotion parce qu’il y a beaucoup de témoignages des proches de Claude. Mais ce qu’ils nous racontent, c’est ce qu’ils ont vécu jour après jour, à partir du moment où Claude Jean-Pierre a été contrôlé par ces gendarmes.
Est-ce que le fait de vous orienter vers de la production était une recherche de liberté ?
Effectivement, c’est essentiellement pour avoir la possibilité de m’exprimer sur des sujets qui m’intéressent, de travailler aussi avec des gens avec lesquels j’aimais travailler. Néanmoins, ça implique de participer à un système avec ses propres codes.
Moi, en tant que producteur, il m’est arrivé deux fois, et c’est assez rare pour le souligner, de faire un film sans commanditaire et diffuseur (je ne conseille pas aux jeunes producteurs de faire ça). Dans ce cas précis, je fais mon film, et après, j’essaye de trouver un diffuseur. Clairement, il ne faut pas le faire trop souvent. Mais ça me permet effectivement d’avoir une forme d’autonomie par rapport à un système dont je dépends.
La promo de votre documentaire a été assez discrète, est-ce que tu aurais aimé qu’elle ait plus de retentissement ?
Bien sûr que j’aurais aimé que ça tourne davantage. Je n’ai non seulement pas pu faire de grosses émissions médias. Je suis très content d’avoir été reçu par plein de médias alternatifs, mais je n’ai pas été reçu par TF1, France Télévisions ou les grands médias français. Ce sujet semble peut-être loin de Paris et compliqué à mettre sur la place publique.
Donc non, on n’a pas eu la promo qu’on voulait, et pire que ça, les utilisateurs qui ont essayé de communiquer sur leurs réseaux sociaux META ont été censurés. À partir du moment où vous mettiez le lien de la plateforme sur un poste, le poste était supprimé, car jugé comme contenu indésirable. C’est scandaleux. Parmi toutes les choses plus ou moins dignes d’intérêt qu’on peut dire sur les réseaux, on censure un film qui parle de violence policière et de son traitement médiatique.
Est-ce que tu penses que les médias sont plus verrouillés qu’avant ?
Je suis un quinquagénaire assumé. Et la tendance, c’est de dire c’était mieux avant. Je ne vais pas dire ça, mais je pense qu’il y a, comme dans la société, une plus grande segmentation des médias, une plus grande éditorialisation.
On pourrait presque dire qu’il y en a pour tous les goûts, mais d’un autre côté, il y a de moins en moins de communs et de plus en plus de communautés. À l’image de la société peut-être. Donc oui, je pense que c’est plus compliqué pour le citoyen d’avoir accès à une information neutre.
Concernant les violences policières, il y a une forme de déni de réalité. On a pu entendre l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, dire “quand j’entends le mot violence policière, je m’étouffe”. Comment l’observez-vous ?
J’espère qu’on sortira un jour de la négation de ces faits, mais aussi et surtout des faits eux-mêmes. Je pense qu’il faut sortir des postures. Tu l’as rappelé tout à l’heure, je suis fils de policier. Par conséquent, je ne suis pas anti-flic du tout. Mon côté utopiste espère qu’un jour, on vivra dans une société dans laquelle on n’aura plus besoin de police, mais en attendant, je suis pour une police respectueuse et respectée. Mais pour qu’elle soit respectée, il faut qu’elle soit exemplaire.
Maintenant, on sait qu’ils ont des conditions de travail difficiles. Il faut juger les choses en faisant fonctionner notre cerveau et en sachant qu’un être humain est un être humain, mais ça ne doit pas justifier qu’on tue des gens. Ça, ça n’est pas acceptable et on ne peut pas le défendre. Et quand ces choses-là arrivent, ce sont bien des violences policières. Il n’y a pas d’autre terme. Donc oui, je pense que ce genre de posture ne fait pas avancer le débat.
Propos recueillis par Ambre Couvin