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Jeunesaint fait son grand retour avec l’EP Tes Yeux Suffisent. Il y questionne son rapport aux autres et aux réseaux sociaux, tout en puisant dans ses origines africaines. Grâce à des sonorités riches et à une créativité sans limites, il façonne sa musique comme un produit intense. Pour le Bondy Blog, Jeunesaint revient sur son histoire et sur la genèse de Tes Yeux Suffisent. Interview.

Avant d’aborder ton actualité, peux-tu te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas et décrire brièvement ta musique ?

Je m’appelle Jeunesaint, artiste autodidacte d’origines ivoirienne et congolaise. Je fais une musique éclectique touchant à plusieurs genres : R’n’B alternatif, Rap, Trap et même House. J’essaie d’être pluri-disciplinaire avec le graphisme, la vidéo ou encore le mix.

Peux-tu me parler de cet été 2023 ou tu as dû faire un choix crucial entre continuer tes études et te lancer à 100% dans la musique ?

À cette époque, j’étais complètement tiraillé. J’avais l’impression d’être ralenti dans mes études et dans la musique. Ce conflit m’empêchait d’être performant à la fac. Je redoublais constamment ma seconde année de licence. C’était compliqué de jongler entre les deux. Je suis arrivé à un moment où je ne pouvais plus me réinscrire car j’étais au bout du quota autorisé. Je me suis dit : “pourquoi me prendre la tête alors que je sais exactement ce que je veux faire de ma vie”.

C’était pour ma mère que je continuais. Dans les familles africaines, c’est complexe d’annoncer que l’on arrête les études, surtout que mes parents n’étaient pas au courant que je faisais de la musique. Les études représentent, pour eux, l’unique voie pour assurer son avenir.

C’est un sujet tabou chez nous. Je ne sais pas si je suis prêt à assumer auprès d’eux que je suis un artiste. Pourtant, nous sommes très ouverts avec ma mère, mais il n’y a jamais eu cette communication-là. Ma décision d’arrêter l’école a engendré de nombreux conflits. Encore aujourd’hui, nous ne sommes pas en bons termes avec mon père. Il fallait que je saute dans le vide. Je ne me considérais pas assez vivant sans prendre de risques. J’espère leur révéler ce secret quand tout autour de moi sera énorme. Je fais confiance à la vie. Je sais que ça arrivera au moment opportun.

Quels conseils donnerais-tu à ces jeunes qui veulent se lancer dans la musique ? Au détriment ou non de l’avis de leurs parents et de leurs études.

Pour mon cas, j’ai été sûr de moi, car j’ai eu l’impression que c’était ma prophétie. Il faut savoir lire les signes au cœur de nos vies pour comprendre si l’on est destiné ou non à ce que l’on aime. Il ne faut pas avoir des rêves d’emprunts.

Avec les réseaux sociaux, on a tendance à s’approprier certains rêves alors que ce ne sont pas les nôtres. Se lancer dans la musique, c’est un risque passionnel auquel il faut être capable d’assumer les coups. C’est un don empoisonné car il y a toujours des hauts et des bas. Tu n’es jamais sûr de rien. C’est un chemin très long qui est propre à chacun.

Depuis le début de ta carrière en 2019, tu apparais masqué, capuché ou cagoulé afin de préserver ton anonymat et ton intimité. Est-ce voué à évoluer à l’avenir ?

Rien n’est fermé. Préserver mon anonymat, cela me permet d’entretenir mon rapport à mon art et à la célébrité. Dévoiler son visage accentue la vulnérabilité. Il n’y a plus de filtres. Je ne sais pas si ça changera ou non. Tout dépendra de l’empreinte que je souhaite laisser. J’ai envie que le public se souvienne avant tout de mes messages et de mon art. J’ai confiance en la vie. Si je dois faire une face-reveal, cela arrivera au bon moment. Au contraire, avoir un masque me permet de créer un personnage identifiable à chaque projet.

Ton nouvel EP Tes Yeux Suffisent est disponible depuis le vendredi 28 mars dernier. Sur Instagram, tu as précisé en bio d’un post que tu considérais le projet comme du hip-hop. Peux-tu m’en dire plus ?

Le hip-hop est un mélange de cultures, d’ambiances et d’univers distincts. L’esprit du genre est de ramener au centre plusieurs sous-cultures. Au moment de la conception de Tes Yeux Suffisent, j’ai essayé de faire un pont entre la Soul, le Gospel, le Rap et le R’n’B. Ce sont des musiques noires. À ce moment précis, ça me faisait plaisir de me sentir proche de ces styles. Ma musique devait être un ensemble de genres bien digéré.

Comme d’habitude, une femme est présente à tes côtés sur la cover (ndlr : pochette du projet). Pour la première fois, il s’agit d’une femme noire. Est-ce un moyen pour toi de te rapprocher de tes origines ?

Oui complètement. Contrairement aux covers précédentes, cette femme noire est au premier plan. Je suis derrière elle. J’ai conçu le projet comme un point d’interrogation. C’est-à-dire que je me questionne énormément sur plusieurs choses, notamment d’où je viens.

Malheureusement, on ne m’a pas transmis correctement l’héritage culturel et familial de mes parents. Par exemple, je ne connais pas tous les éléments sur mes origines ou encore la place de la religion chrétienne pour ma mère. Je me questionnais aussi sur la spiritualité et sur mes ancêtres. J’ai essayé de me renseigner et de réaliser un travail introspectif à ce sujet. Ma mère est une Akan, peuple localisé en Côte d’Ivoire et au Ghana (ndlr : Les Akans sont également au Togo et au Bénin). J’ai fait des recherches sur leurs spécificités. Je voulais être au plus proche de qui j’étais réellement.

Pour revenir à la cover, la femme noire était une évidence. Sur la tracklist du projet, il y a un symbole issu du peuple de ma mère. Chez nous, la transmission du message se fait beaucoup par les griots et les griottes. Tout semblait cohérent dans l’intention. Il fallait aussi être cohérent avec mes propos dans le projet. Sur le morceau « Umbrella », je mentionne la mélanine d’une femme.

C’est ton sixième projet après Néréides : L’exorde, AZUREA : L’issue, CHAOS HARMONIA : L’odyssée , RIDEORDIE et Dear EGO,. Penses-tu encore être un rookie (ndlr : une personne qui est nouvelle dans une organisation ou une activité) ?

Je ne me considère pas comme un rookie mais comme un artiste. Pour être franc, je ne me suis jamais posé cette question, bien que je commence à avoir de l’expérience. À chaque projet, mon public grandit. Donc si je dois créer 10 albums pour être connu, je le ferai.

C’est ton projet le plus long (10 titres), mais surtout le plus ambitieux dans sa forme. Est-ce ton œuvre la plus aboutie ?

Oui. Mon entourage proche me l’a fait remarquer donc ce n’est pas anodin. En quatre mois de conception, c’est comme si j’avais pris cinq ans d’un coup. Je considère Tes Yeux Suffisent comme un projet pivot. La prochaine œuvre doit être centrale dans ma discographie. Tes Yeux Suffisent est abouti, mais il ne représente qu’une étape dans ma carrière.

J’ai lu dans l’une de tes récentes interviews, que tu as eu besoin de t’ennuyer pour te renouveler et puiser de nouvelles inspirations. Comment peut-on combattre l’ennui selon toi ?

C’est dur de s’ennuyer avec Internet de nos jours (rires). Si je devais donner un conseil, c’est d’exploiter son environnement et être curieux. Il faut tout analyser chez soi : photos, livres et objets divers. Par exemple, chez mon père, il n’y avait que des papyrus et des encyclopédies.

Cela m’a fasciné et m’a permis d’enrichir ma culture. Surtout, c’est ressorti sur ma musique. Les noms de mes premiers projets sont inspirés de la mythologie (ndlr : le premier projet de Jeunesaint se nomme Néréides : L’exorde, en référence aux Néréides, à savoir des nymphes marines, dans la mythologie grecque). S’ennuyer, c’est tout simplement être humain.

Sur Tes Yeux Suffisent, tu mets en lumière la contradiction des jeunes à propos de leurs relations amoureuses, bloquées entre le virtuel et le réel. Tout au long du projet, tu confies tes doutes sur l’alliance d’Internet et de l’amour, ainsi que des conséquences que cela peut avoir sur la nouvelle génération. Pourquoi avoir choisi d’évoquer ce sujet ?

C’est ce que je vivais à ce moment précis. Une relation amoureuse a chamboulé ma façon de penser. Je ne comprenais pas pourquoi certains schémas se répétaient constamment. J’ai vite compris que c’était lié à mon rapport à Internet. Nous sommes en plein dans l’époque Internet.

La facilité avec laquelle on peut rencontrer des gens, les stalker et parfois être voyeur, cela a créé de nombreux troubles dans les relations de nos générations. Je sais que je ne suis pas seul à avoir ces questionnements. Lors de la rupture avec mon ancienne copine, j’ai décidé de me couper de mon téléphone pour ne plus subir certains schémas. Ainsi, j’ai simplement utilisé un ancien téléphone où l’on ne pouvait me joindre que par des appels et des sms.

Au fil des semaines, cela a changé de nombreuses choses dans ma manière de penser. Sur les réseaux sociaux, tu passes ton temps à te comparer aux autres. Cela fait naître des complexes et notre confiance en prend un coup. Sans les réseaux, tu ne le fais plus donc tu es plus serein. Au final, j’ai passé quatre mois sans mon téléphone. Cette période de ma vie m’a profondément marqué. Cela m’a permis de découvrir de nouvelles choses, de m’ennuyer et d’aller à l’essentiel. C’était donc naturel d’évoquer cette thématique dans le projet.

L’amour est central dans l’EP, que ce soit pour les autres ou pour soi-même. As-tu le sentiment d’avoir fait le tour de cette thématique dans ta musique ?

Non, pas du tout. J’en ai beaucoup parlé, mais il y a une profondeur que je ne suis pas allé chercher. Il y a des formes que je n’ai pas encore touchées. Par exemple, je n’ai pas fait de projet où je suis dans le storytelling à 100%. Je n’ai jamais évoqué mot pour mot une relation que j’ai vécue, ou la tristesse dans un couple. Ce sont des sujets que j’aimerais traiter à l’avenir. Dans Tes Yeux Suffisent, c’est la première fois que j’évoque l’amour à destination des amis et des parents. J’ai de nombreuses choses à tirer de ce spectre-là.

L’objectif de tes morceaux est-il de romancer la vie de tes auditeurs ?

Oui, complètement. C’est presque ce que j’aime le plus. Je rêve de savoir dans quel contexte exact l’on écoute ma musique. J’ai envie d’être la bande originale de la vie des gens.

Jeudi 3 avril, tu as sold-out ton premier vrai concert à la Boule noire de Paris. Comment s’est déroulée cette première rencontre avec ton public ?

C’est une date que je n’oublierai jamais. Pour une fois, je ne me suis pas senti seul. Tout était positif : l’énergie, le public et mon entourage. La boule noire était une safe place (ndlr : espace sûr en anglais) le temps d’un soir. On a proposé un vrai show avec de la musique live et des interludes sous forme d’actes. C’était un moment hors du temps.

À quoi ressemble ton public justement ?

Il ressemble à tout le monde. Il y a des blancs, des arabes, des noirs, des filles et des gars. C’est un public très solide, connecté à mon identité. Ils respectent mon art.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

De rester passionné et le reste viendra par la suite.

Propos recueillis par Curtis Macé



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