Le 6 mai dernier, le site d’information indépendant Basta ! a lancé la newsletter « Chez les indés ». Diffusée chaque vendredi, elle contient une revue de presse de contenus publiée par des médias indépendants. Créer des liens, des réseaux entre les médias indépendants, Basta! y travaille déjà depuis plusieurs années.
Le média qui traite de l’actualité économique, écologique et sociale en accès libre, sans publicité est d’ailleurs financé par ses lecteurs. En 2014,  le site a lancé la “carte des alternatives écologiques, sociales et démocratiques » puis le “Portail des médias libres”. En 2018, l’Observatoire des multinationales de Basta ! crée un réseau avec ses partenaires européens pour des investigations communes.

Bondy Blog : A quelle nécessité répondent ces initiatives ?

Ivan du Roy : L’idée de créer Basta ! est née en 2005, on était plusieurs journalistes à l’époque à suivre les forums sociaux mondiaux, les mouvements altermondialistes. On s’est rendu compte qu’il y avait plein de sujets qui étaient peu traités par les médias « mainstream ». Notamment les questions sociales et écologiques qui commençaient fortement à émerger à l’époque. Quand on a lancé le site en 2008, il y avait encore peu de médias indépendants « pure player » sur internet. Mais assez vite on s’est dit « tiens, il commence à y avoir des choses qui émergent ». Et ces initiatives paraissaient partager nos constats quant à l’état du système médiatique. Et la nécessité d’amener des sujets qui ne sont pas, ou pas suffisamment à l’agenda médiatique.

Vous pouvez faire le meilleur article du monde, si personne ne sait qu’il existe, personne ne le lira.

Donc il y a eu cette initiative du portail, pour rendre visible tout ce foisonnement d’initiatives de presse indépendante, que ce soit national ou local, internet ou papier. Aujourd’hui il y a entre 130 et 140 sources référencées. Souvent c’est des petits médias ou des médias intermédiaires. L’idée c’est de réfléchir à comment on peut travailler ensemble ou mutualiser certaines choses.

C’est dans cette optique qu’est venu le projet, toujours en cours, de la Maison des médias libres. Il devrait y avoir l’acquisition d’un lieu dans le 18e arrondissement de Paris dans lequel une soixantaine de médias souhaiteraient s’établir. Cela devrait permettre de faciliter la mutualisation de certains moyens de fonctionnement.

Et puis il y a aussi des plus petites initiatives, on va dire bilatérales. Par exemple l’année dernière et cette année on a eu une émission en commun avec Radio Parleur et Politis. Il y a des échanges réguliers d’articles et de procédés avec Politis ou l’âge de faire.

Comment fonctionnent exactement le portail et la newsletter « Chez les indés » que vous avez lancée en complément ? Quel est l’intérêt pour le lecteur ?

Dans la première partie, on essaie de faire une sélection entre cinq et dix articles qui nous semblent importants à mettre en avant. Telle enquête de Médiapart, tel reportage du Bondy Blog ou tel point de vue sur un sujet qu’on a déjà vu ailleurs.

Ensuite c’est organisé par thématiques : écologie, social, politique… L’usager va arriver sur le portail, cliquer sur ce qui l’intéresse et être renvoyé sur le site du média qui a produit le contenu. L’idée était de répondre à l’inflation de la création des médias indés, qui est une bonne chose en soi, mais qui peut entraîner une dispersion de l’information.

Les médias dont on parle, c’est souvent des petites équipes, ça va de quatre, cinq personnes plus ou moins bénévoles à une vingtaine de salariés.

Le lecteur ne va pas avoir le temps d’aller visiter trente sites différents pour trouver l’information. L’idée c’était de proposer chaque semaine une revue de presse de ces médias sur un sujet donné. Ça permet d’accéder directement aux différents points de vues proposés par différents médias. Pour les gens c’est une lecture qui prend quelques minutes. Dans la deuxième partie du portail il y a tous les articles des médias référencés pêle-mêle.

5 minutes pour convaincre : c’est le pari de la newsletter de Basta!

Une critique que l’on peut faire au fonctionnement par communauté autour de tel ou tel média, c’est par exemple un média qui va uniquement parler d’écologie, les gens y vont et vont lire que des choses sur l’écologie. Là vous avez une newsletter où vous avez une thématique avec les papiers sur l’écologie, mais ça peut ouvrir des ponts sur d’autres thématiques proposées dans la newsletter. C’est un peu le rôle que remplissait la presse quotidienne généraliste. Vous pouvez y lire uniquement les articles et thématiques qui vous intéressent, mais une fois que vous l’aviez, vous pouvez feuilleter tout le reste de l’actu et tomber sur des sujets qui n’ont rien avoir et à côté desquels vous étiez passés. Ça permet un peu de recréer cette diversité là.

Qu’est ce que ces initiatives de mise en réseau peuvent apporter concrètement à ces médias et à leur public ?

De la visibilité partagée et du soutien mutuel. Bien sûr à la condition que ce soit des médias avec lesquels on est globalement d’accord au niveau de la ligne éditoriale. Et pour aller plus loin, c’est de réfléchir à comment on peut mutualiser certains moyens de fonctionnement. Les médias dont on parle, c’est souvent des petites équipes, ça va de quatre, cinq personnes plus ou moins bénévoles à une vingtaine de salariés.

L’idée c’est de proposer un outil qui donne un accès aux différents médias libres, qui est le résultat d’un travail de journaliste et non d’un algorithme obscur.

Tout ça répond à la concentration des grands médias dans les mains de puissances financières, avec l’exemple emblématique de Bolloré. Ajouté à ça leur assujettissement à des revenus publicitaires, il en découle une fébrilité à traiter certains sujets. Il y a besoin de renforcer l’écosystème des médias indépendants. On ne peut pas être non plus 50 ou 100 médias à vivoter. A un moment l’enjeu est journalistique et politique. Quand on se plaint que les enjeux climatiques ne sont pas assez évoqués dans une campagne présidentielle, si derrière il y a des médias indépendants plus forts qui poussent ces sujets, ils seront davantage sur la place publique. Ce qu’on fait influence tout de même d’une certaine manière les médias mainstream. On a tout à gagner à se renforcer.

On assiste à une fuite en avant dans cette concentration des grands médias entre les mains de l’élite financière, avec quelques ultra-riches qui possèdent la majorité des médias aussi bien audiovisuels que de presse écrite. Le service public aussi est en danger. Est-ce une aubaine pour l’essor des médias libres ? Est-ce qu’une fenêtre est en train de s’ouvrir ?

Je pense que la fenêtre est déjà ouverte. Le foisonnement des médias indépendants, à la structure économique assez précaire, répond à cette situation qui est en train de s’aggraver du point de vue du pluralisme de la presse. C’est une demande du lectorat qui ne trouve pas de réponse ailleurs, dans les médias mainstream.

Après, une aubaine je ne dirais pas ça comme ça, avant tout, c’est triste que cette pluralité soit en train de disparaître en France. Pareille pour un service public qui n’est pas censé avoir comme ligne directrice des revenus publicitaires ou la course à l’audience et qui doit, de ce fait, avoir la possibilité de se pencher sur des sujets d’intérêts généraux, de produire des enquêtes audiovisuelles.

Le 16 février 2022, Médiapart et Premières Lignes ont sorti un documentaire sur la concentration des médias aux mains des grandes fortunes.

Heureusement, il y a encore des sujets d’investigation très intéressants qui sont faits à la télé ou à la radio publique. Mais si à un moment, la fusion, la rationalisation des coûts, voir l’influence du politique reprennent trop pied dans ce milieu, ça va faire disparaître plein de choses intéressantes.

Est-ce que le « Portail des médias libres » et la newsletter ont vocation à offrir une alternative aux réseaux sociaux, qui sont aujourd’hui le principal biais de diffusion des médias indépendants sur le web ?

En effet, ça répond aussi à une autre problématique qui tourne autour de la diffusion. Aujourd’hui pour les « petits médias » en accès libre, elle se fait majoritairement sur les réseaux sociaux. Vous pouvez faire le meilleur article du monde, si personne ne sait qu’il existe personne ne le lira. Pour ces médias, s’ils se contentent de le publier sur leur site, seuls les lecteurs les plus fidèles y auront accès.

Les réseaux sociaux sont des vecteurs de diffusion des sujets, c’est un peu les kiosques d’aujourd’hui. Sauf que les algorithmes, on le sait aujourd’hui, ont beaucoup évolué et ont beaucoup restreint – pour des critères assez obscurs – la visibilité des médias indépendants. Ça entraîne un déficit d’audience.

Les réseaux sociaux sont des vecteurs de diffusion des sujets, c’est un peu les kiosques d’aujourd’hui.

Du coup l’idée de « Chez les indés » c’est de proposer un outil, qui n’a pas la puissance de frappe de Facebook ou d’Instagram, mais qui donne un accès aux différents médias libres qui est le résultat d’un travail de journaliste et non d’un algorithme obscur. Après c’est aux gens de faire le tri. C’est un peu un travail d’éducation aux médias, de se dire « est ce que j’accepte que ce soit un algorithme que je ne maîtrise pas qui choisit pour moi les papiers que je vois passer, ou est-ce que je choisi d’essayer d’autres outils ? » Évidemment c’est une sélection qui a un certain parti pris, mais qui est plus transparente.

Dans l’avenir, quelles peuvent être les limites au développement de ces initiatives et plus globalement des médias libres ? Est-ce que L’État peut mettre en péril le champ d’action de ces médias en continuant à faire passer des lois comme le secret des affaires ou la loi sécurité globale ?

En réalité, il y a deux limites. La liberté de la presse pour les médias indépendants comme non indépendants. Il y a quand même des médias qui appartiennent à des grands groupes où il y a encore des rédactions et des journalistes qui font leur travail correctement et honnêtement. Il y a tout ce qui restreint la liberté de la presse dans son ensemble, c’est le cas de l’ambiguïté sur la loi sécurité globale avec la question de pouvoir filmer ou pas les actions des forces de l’ordre. Ou encore la loi sur le secret des affaires qui entrave les enquêtes sur les questions économiques.

L’autre aspect c’est les aides publiques de soutien aux médias, qui sont aujourd’hui largement attribuées aux grands groupes qui appartiennent souvent à des milliardaires, ou en tout cas à des gens qui ont les moyens d’investir dedans.

C’est vraiment aux lecteurs et lectrices de jouer le jeu.

Je pense qu’on peut dire qu’aujourd’hui la pluralité de l’information existe réellement dans le paysage des médias indépendants. Mais il y a une sorte de plafond de verre lié aux moyens de chacun, avec des structures économiques souvent très précaires. Il y a plein de choses qu’on voudrait faire que l’on ne peut pas forcément se permettre. Maintenant c’est vraiment aux lecteurs et lectrices de jouer le jeu. C’est une chose de critiquer les biais des grands médias et de leur traitement de l’information, mais aujourd’hui les alternatives existent. Elles ont été créées par bon nombre de journalistes, et c’est le moment de s’en saisir et de les valoriser.

Névil Gagnepain

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