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Lallab est une association féministe et anti-raciste. Depuis près de 10 ans, elle lutte contre les discriminations auxquelles sont confrontées les femmes musulmanes. Les thématiques diffèrent mais se rejoignent dans un seul et même but : donner de la visibilité aux femmes et leur permettre de s’exprimer en encourageant leurs prises de paroles et en mettant en avant l’art et la créativité.

Chants, spectacles, poésie… Le festival célèbre la femme dans toute sa splendeur en contraste avec les violences subies. Nous retrouvons Sarah Zouak, co-fondatrice et directrice de Lallab qui décide de nous en parler. Interview.

Chaque année, le festival Lallab crée un espace féministe et antiraciste aux femmes musulmanes. Pourquoi avoir choisi le thème “sortir des violences sexistes et sexuelles” cette année ?

Lallab a été créée en 2015, donc il y a bientôt dix ans. Nous sommes une association féministe et antiraciste qui se donne pour mission de faire entendre les voix des femmes musulmanes. Nous agissons sur les questions de sexisme, de racisme et d’islamophobie. Bien entendu, la question des violences sexistes et sexuelles est un sujet extrêmement important chez Lallab, puisque les femmes musulmanes sont, elles aussi, victimes de ces violences.

Mais les obstacles pour en parler sont différents, en raison du racisme et de l’islamophobie ambiante en France. Nous avons constaté que beaucoup de femmes musulmanes n’osaient pas s’exprimer à ce sujet. Cela peut par exemple concerner des obstacles liés à l’aspect intracommunautaire, et au fait qu’elles ont peur d’alimenter cette islamophobie que l’on vit au quotidien.

L’islamophobie est souvent définie uniquement comme une forme de racisme et non comme une violence sexiste et sexuelle

C’était aussi important pour nous, chez Lallab, de parler des violences sexuelles lorsque l’on parle d’islamophobie. Le fait qu’en France, on nous interdise le port du voile pour aller à l’école,  pour travailler dans certaines fonctions, pour aller à la piscine ou ailleurs, constitue un contrôle de nos corps. Cela fait aussi partie des violences.

Malheureusement, l’islamophobie est souvent définie uniquement comme une forme de racisme et non comme une violence sexiste et sexuelle.

Cette année, on a enfin lancé notre premier rapport de 88 pages : « Les femmes musulmanes luttent contre les VSS en France ». On a produit un travail énorme de recherche spécifiquement sur la question des femmes musulmanes puisqu’elles sont constamment absentes des enquêtes, des ressources existantes et même des milieux féministes. C’est vraiment un angle mort.

Comment percevez-vous l’évolution du traitement médiatique des femmes musulmanes ces dernières années ?

La situation des femmes musulmanes, en termes de représentation, est toujours aussi catastrophique. Pour beaucoup d’entre nous, cela a commencé très jeunes, dès qu’on en a pris conscience, par exemple avec la loi de 2004. Encore aujourd’hui, on est en train de débattre — littéralement à l’Assemblée nationale — pour savoir si les femmes musulmanes peuvent avoir le droit de participer à des compétitions sportives, de faire du sport, tout simplement. Et évidemment, cela passe aussi par toutes les discriminations qu’on connaît, comme le fait de ne pas être prises au sérieux par le corps médical.

Tout cela reflète des représentations très négatives. On pourrait parler de cas médiatisés, comme celui de la jeune fille musulmane dont le voile a été arraché de force récemment.

Clairement, la situation est compliquée aujourd’hui, autant individuellement pour les femmes musulmanes que collectivement. Les associations de lutte contre l’islamophobie, notamment, sont surveillées, criminalisées. Il y a quelques jours à peine, certains membres du CCIE ont été perquisitionnés chez eux, à Bruxelles. C’est quand même extrêmement grave.

Comment luttez-vous contre ça ?

On agit à trois niveaux. Le premier, c’est la construction d’une communauté de solidarité, pour renouer des liens brisés par la société. Un espace où des femmes, notamment musulmanes, peuvent se retrouver, se soutenir et s’exprimer. Nous organisons des groupes de parole mensuels. Nous avons des programmes d’éducation populaire pour permettre aux femmes musulmanes de s’informer sur les questions de discrimination au travail, de sexualité et de santé.

Deuxièmement, nous construisons une communauté de savoirs. Nous produisons de nouveaux savoirs, racontons des histoires, transmettons, et mettons en place des outils pour visibiliser le vécu des femmes musulmanes, des femmes humaines avant tout. Nous avons un magazine en ligne, lu par plus de 25 000 personnes chaque mois, ainsi qu’un festival féministe et antiraciste qui a lieu chaque année. Le but, c’est de célébrer les femmes avant tout, célébrer nos victoires collectives et continuer à nous organiser politiquement.

Lire aussi. Hanane Karimi : « Les femmes musulmanes sont considérées comme des ennemis »

Enfin, nous constituons une communauté de pouvoirs. On s’organise pour gagner des victoires concrètes dans la lutte contre le sexisme systémique. Nous menons actuellement deux campagnes : l’une sur les violences sexistes et sexuelles (VSS), l’autre sur les discriminations au travail. À travers notre festival, on prend aussi le temps de se célébrer, parce que malgré toutes les violences institutionnelles qu’on a subies, on est encore là. Mais c’est surtout pour continuer à créer des espaces pour faire entendre nos voix, pour inviter les femmes musulmanes à prendre la parole. Parce que trop souvent, on nous parle, mais on ne nous écoute pas. On veut construire notre propre agenda politique et médiatique.

Suite à certaines prises de paroles politiques, comment voyez vous les  accusations d’ »entrisme » parfois lancées contre des collectifs comme le vôtre ? Est ce que cela a un impact concret sur vos activités ou vos membres ?

On remet en question, évidemment, la notion d’entrisme. À chaque fois, de nouveaux concepts sont mis en place pour, tout simplement, nous faire hésiter. L’objectif est de nous faire taire, de créer de la peur autour d’organisations comme la nôtre, de nous épuiser. C’est épuisant de devoir répondre constamment. Je pense à des organisations comme le CCIE, ou à Urgence Palestine, qui risquent d’être dissoute en tant qu’association. C’est vraiment très grave. La liberté associative, pourtant si souvent déclamée en France, est complètement remise en question.

Cette pression médiatique constante ne font que nous ralentir dans ce qu’on essaie de construire

Est-ce que cela nous impacte ? Bien sûr. Cela fait dix ans que nous sommes sur des frontières. On s’organise, on ne réagit pas juste dans l’urgence. Mais cette pression médiatique constante, ces sollicitations, ne font que nous ralentir dans ce qu’on essaie de construire. Pourtant, nous, on a une vision très claire. Notre vision, c’est que toutes les femmes, quelles que soient leurs origines, leurs religions, leurs orientations sexuelles ou autres, puissent vivre pleinement leurs identités, sans jamais être jugées, discriminées ou violentées.

Notre mission est plus précise : lutter aux côtés des femmes musulmanes contre ces violences systémiques. On ne peut pas nier l’impact que tout cela a. Certaines d’entre nous ne peuvent même pas accéder au marché de l’emploi. Tout cela a des conséquences bien réelles, à la fois sur nos droits et sur notre santé mentale. On le sait : l’islamophobie a un impact sur nos corps, sur notre santé mentale, et peut engendrer des maladies, notamment des maladies auto-immunes.

Nous sommes des centaines de Lallab, comme on s’appelle entre nous, les membres de ce laboratoire pour construire un monde meilleur. Notre foi, c’est le moteur de notre action. On dit souvent que si on se définit comme féministes, c’est parce qu’on est musulmanes. C’est vraiment notre spiritualité qui nous permet de tenir. Cela, et l’amour qu’on se porte les unes aux autres : ça nous donne énormément de force.

Pourquoi l’art et la culture occupent-elles une place aussi importante dans vos événements et pourquoi  mettez vous à l’honneur la créativité et l’expression des femmes musulmanes ?

La bienveillance et la joie sont au cœur de Lallab. Chez Lallab, on aime beaucoup se réapproprier les savoirs. Ces sentiments, c’est quelque chose qu’on partage toutes entre nous. La beauté est profondément ancrée dans notre culture ; c’est l’une des choses les plus importantes dans nos familles, dans nos célébrations, dans nos tenues — des simples caftans aux naissances. On célèbre la joie, le sublime malgré toute la violence que l’on vit. C’est cela qu’on veut transmettre. On ne veut pas que ces moments soient juste anecdotiques.

On puise notre force dans notre culture, dans notre foi, et dans toutes les formes d’art. L’art est un moyen supplémentaire de faire entendre nos messages, de façonner de nouveaux imaginaires et de raconter nos histoires autrement et pas qu’en plaidoyant. Dans notre festival, on retrouve des chants, de l’art, de la poésie… Pour changer les choses, il faut changer les imaginaires, et l’art est l’un des plus beaux moyens d’y parvenir.

Propos recueillis par Halima Taieb Amara



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