Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Aujourd’hui, en France, une famille sur quatre est dite monoparentale. Parmi ces familles monoparentales, 82 % sont constituées de mères qui élèvent seules leurs enfants. Selim Derkaoui a appartenu à une de ces familles. En prenant inspiration sur ce que vivait sa mère et sa sœur, il a fait le pont entre l’expérience de sa famille et la place des familles monoparentales dans nos sociétés, et plus précisément des mères isolées.

Pendant plusieurs années, il a récolté des témoignages de militantes, de membres d’associations, mais aussi l’histoire de sa propre mère pour enquêter sur les préjugés autour des mères isolées. Interview.

Quels sont les préjugés que vous déconstruisez autour des mères seules ?

Les premières images qui me reviennent sont les débats sur l’allocation de rentrée scolaire. Ces débats interminables selon lesquels les mères dépensent mal leur argent et achètent des écrans plats à la place de matériel scolaire. Des propos qu’ont d’ailleurs repris Emmanuel Macron ou Jean-Michel Blanquer. Ce sont des débats qui polluent l’atmosphère médiatique à chaque rentrée.

Les mères isolées seraient des fraudeuses et des voleuses, donc elles sont  davantage cibler dans les contrôles

Qu’on soit d’accord ou non, cette image on l’a quand même ancrée dans nos esprits tellement cela a été rabâché médiatiquement. Il y a ce préjugé que les mères volent l’argent de la CAF. Elles seraient des fraudeuses et des voleuses, donc elles sont  davantage cibler dans les contrôles. Ce n’est pas pour rien que l’algorithme de la CAF cible davantage les mères isolées, c’est ce qu’avait révélé la Quadrature du Net.

Les institutions supposent qu’elles touchent davantage d’aides, or c’est faux. Souvent ces prestations sont difficiles à toucher. Le fait que l’accès aux droits est extrêmement compliqué est très bien documenté. 41% des enfants élevés dans une famille monoparentale se situent en dessous du seuil de pauvreté, malgré les fameuses aides sociales. Mais on va quand même instiller l’idée que c’est elles qui fraudent pour masquer le fait que la fraude fiscale c’est beaucoup plus.

Le premier chapitre de votre livre s’intitule “Welfare Queen”. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce que veut dire ce concept ?

Le concept de “Welfare Queen” vient des États-Unis, il s’agit d’un terme qui a été forgé par Ronald Reagan dans les années 70. Ce terme il visait majoritairement la femme noire, assistée, des quartiers immigrés, qui a pleins d’enfants et qui reçoit pleins d’aides sociales. En gros que c’est la “reine des aides sociales”.

Imposer cette image a permis de mettre en concurrence les pauvres entre eux et dire que ce n’est pas normal que des immigrés touchent des allocations pendant que d’autres travaillent. Ce qui est factuellement faux parce qu’en général c’est des choses pour lesquelles on a cotisé nous-mêmes.

On parle d’aide sociale plutôt que de prestations sociales, donc de revenus de transfert, ça aussi c’est une manipulation langagière utilisée à outrance.

Cette pensée a permis de légitimer aux yeux de la population le fait de sucrer des prestations sociales faites pour subvenir aux besoins des gens. En France, cette idée a mis un peu plus de temps à arriver, mais la stratégie est la même.

C’est-à-dire de ne plus parler forcément de l’Arabe ou du Noir qui volent le travail des Français, mais plutôt de l’assisté.e qui profite des aides. Celle qui veut être gavée d’aide sociale pendant que le Français moyen travaille. Certaines personnalités apparentées de gauche reprennent ces discours. Je pense à Fabien Roussel qui a dit que la gauche ne doit pas être celle des allocs à la fête de l’Humanité en 2022.

En quoi la mère est un sujet politique décisif face à la violence d’État capitaliste ?

Les mères isolées, c’est un peu le bouc émissaire. Deux tiers des femmes au RSA sont des mères isolées. La réforme du RSA s’inscrit pleinement dans cette cascade de régressions sociales qui touchent spécifiquement les mères seules et leurs enfants. Conditionner le RSA à quinze à vingt heures par semaine d’activité professionnelle contre 600 euros à peine, c’est instaurer l’idée du travail gratuit et légitime.

Parce qu’elles sont assistées, c’est normal de travailler gratuitement pour boucher les trous de nos remplacements de poste dans le service public ou ailleurs.

On commence par les mères isolées, et notamment celles des quartiers populaires, comme un laboratoire d’expérimentation, pour ensuite élargir à la population en général. C’est l’effet domino. L’objectif c’est de normaliser ces régressions et les rendre légitimes aux yeux de la population, d’instiller dans la tête des gens que dans les années à venir ça va être normal de travailler gratuitement.

Comment l’État appauvrit et contrôle les mères seules ?

Je peux citer un exemple qui est pour moi le plus frappant : quand les mères isolées se remettent en couple, le quotient familial augmente. Et par conséquent, elle touche moins de prestations. C’est certainement le plus symptomatique de cette maltraitance institutionnelle qui se fait complice de la domination masculine. Ça veut dire qu’elles doivent être dépendantes soit de l’État, soit du marché du travail, soit d’un homme. Je peux aussi citer l’exemple de la fiscalisation de la pension alimentaire.

Il y a quand même une machine qui se met en route pour appauvrir les classes populaires et pour maintenir les classes dominantes au pouvoir. L’État se rend responsable de les appauvrir davantage plutôt que de les soutenir. C’est volontaire. Parce que quand on baisse les APL, on réforme le RSA ou qu’on soumet la pension alimentaire à des impôts sur le revenu, ce sont des réformes qui touchent principalement les mères isolées et leurs enfants. C’est vraiment faire le jeu de leur appauvrissement. Ce sont des choix politiques, plus qu’une défaillance hasardeuse.

Dans le second chapitre, vous racontez l’histoire de la mère de Nahel Merzouk pour illustrer la culpabilisation des mères et la criminalisation des enfants, pourquoi avoir choisi cet exemple ?

Cet événement tragique marque le point de départ de ce livre-enquête. Toutes les défaillances que peuvent connaître les mères isolées et leurs enfants de milieu populaire, Nahel et sa mère les ont connues. La mère de Nahel travaille dans les métiers liés aux soins, à l’image d’énormément de mères isolées qui sont justement dans les métiers du care.

Concernant son fils, Nahel n’avait plus de profs au collège faute de remplacement, il se retrouvait davantage dans la rue. Il était livreur à côté pour aider sa mère financièrement. C’est-à-dire que le revenu d’un métier dit essentiel ne suffisait pas. Ça illustre bien le fait que les mères ne sont pas soutenues économiquement et socialement par la CAF ou par France Travail, ou par le travail de manière générale.

Lire aussi. Sanctionner les mères isolées : « Nous ne sommes pas coupables de la colère de nos enfants »

En réalité, la problématique ce n’est pas la mère isolée en tant que telle, mais la mère isolée qui vit avec ses enfants dans un environnement géographique compliqué. Durant les révoltes urbaines, il y a énormément d’enfants de mères isolées qui ont protesté.

En quoi accuser ces femmes de ne pas élever correctement leurs enfants permet à l’État de détourner l’attention de sa responsabilité ?

Pendant les révoltes urbaines, 60% de mineurs interpellés vivaient avec leur mère seule. Après les révoltes urbaines, tous les discours sur les parents défaillants visaient les mères isolées. Il y avait des débats sur l’expulsion des familles des logements sociaux pour les enfants qui ont participé aux révoltes.

Actuellement, la réforme Attal sur la justice des mineurs découle des révoltes urbaines. C’est après ces évènements qu’il a commencé à réformer la responsabilité parentale dans des cas de délinquance de l’enfant. Il veut que les parents soient plus responsables de l’acte de délinquance des enfants.

Il s’agit de culpabiliser les mères plutôt que de responsabiliser l’État et les institutions

Il s’agit de culpabiliser les mères plutôt que de responsabiliser l’État et les institutions sur le taux de chômage, les salaires bas, le temps de travail non adapté aux mères seules, la fiscalisation des pensions alimentaires… Plutôt que d’accuser toutes ces problématiques-là qui ont un impact direct sur les mères isolées, c’est plutôt dire qu’elles sont elles-mêmes défaillantes.

Finalement, le statut de mère isolée remet vraiment en question dans son entièreté le système patriarcal raciste et capitaliste parce que ça touche à tous ces systèmes de domination.

Propos recueillis par Clémence Schilder



Articles liés