Après la déplorable agression de deux policiers, à Champigny-sur-Marne la nuit du réveillon du Nouvel An, le journaliste du Figaro, Alexandre Devecchio, s’est empressé d’établir une opposition entre l’immigration portugaise des années 1960 et l’immigration dans la France d’aujourd’hui. Sur Twitter et Facebook, le journaliste publie des photos du bidonville de Champigny où vécurent au milieu des années 1960 près de 14 000 Portugais. Même démarche sur son compte Facebook où il affirme : « Plus de 10 000 Portugais vivaient dans la boue. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de tout à l’égout, pas de ramassage des déchets, etc… Et pas de violence, ni association pour crier au racisme. L’intégration au bout du chemin. Qui peut dès lors nier la décomposition française ? »

Deux jours plus tard, jeudi 4 janvier 2018, sur le plateau de l’émission « 28 minutes » sur Arte, le politiste Laurent Bouvet reprenait cette comparaison dans un débat portant sur la laïcité, assurant que « dans les années 60, comme dans beaucoup de villes de banlieue, il y avait des bidonvilles à Champigny, de portugais et il n’y avait pas d’agressions de policiers. Il n’y avait pas de relations de violence pourtant il n’y avait pas l’eau courante etc ». 

Cette opposition entre les « bons immigrés », les Portugais, bien intégrés car catholiques et supposés proches culturellement, et les « mauvais immigrés », les Africains en général et les Algériens en particulier, qui ne peuvent s’intégrer car soi-disant trop distants culturellement, est une opposition ancienne qui a en partie structuré la politique d’immigration française dans les années 1960 et 1970.

« L’immigré portugais qui s’intègre parfaitement », construction d’une image fantasmée

Si la présence massive des Portugais en France apparaît aujourd’hui comme une évidence, c’est une immigration relativement tardive. Alors que l’immigration algérienne se développe significativement à partir des années 1910, l’immigration portugaise en France reste faible jusqu’à la fin des années 1950. L’arrivée massive de Portugais date des années 1957-1974 et connaît son apogée entre 1969 et 1971 où plus de 300 000 Portugais s’introduisent en France, irrégulièrement dans leur écrasante majorité. L’intensité de ce flux migratoire découle en partie de la tolérance active des autorités françaises vis-à-vis d’un flux migratoire pourtant illégal et s’appuyant, jusqu’au milieu des années 1960, sur des filières de passeurs. En avril 1964, Georges Pompidou impose au ministre de l’Intérieur la libre entrée en France des Portugais démunis de papiers et lui demande de « ne pas entreprendre de poursuites pour entrée clandestine« . Alors que la France est en concurrence avec l’Allemagne de l’Ouest pour capter les immigrés des pays méridionaux, l’Etat s’inquiète peu de maîtriser ses frontières.

Comment expliquer cette tolérance des dirigeants français envers les Portugais illégaux ? Certes, l’économie française est en pleine expansion et a besoin de main d’œuvre mais la France peut facilement puiser ailleurs la main-d’œuvre dont elle a besoin, en Algérie notamment, grâce à la libre circulation établie par les accords d’Évian de 1962. En fait, ce « laisser-faire » des autorités françaises vis-à-vis de l’immigration portugaise irrégulière découle d’une logique « populationniste ». La plupart des dirigeants français voient dans les Portugais « la dernière des immigrations européennes et les personnes qu’elle concerne s’assimilent avec une rare rapidité« , selon les dires d’un conseiller de Pompidou.

Les dirigeants français de l’époque construisent ainsi une image de l’immigré portugais sur le modèle de celle, fantasmée, de l’immigré belge, italien ou espagnol, tous intégrés. Ils occultent ainsi totalement la xénophobie dont ces mêmes populations ont eu à souffrir et qui se sont manifestées, par exemple, lors des vêpres marseillaises en 1881 ou lors du massacre d’Italiens à Aigues-Mortes en 1893.

Dès les années 1960, alors que les « processus d’intégration » – processus difficiles à définir et observer précisément – exigent du temps, les élites dirigeantes françaises imposent l’idée selon laquelle les Portugais s’intègrent rapidement à la différence des Algériens et des Africains en général. L’un des principaux acteurs de la politique d’immigration de l’époque, Michel Massenet, est lapidaire : « Tandis que les travailleurs portugais s’adaptent et s’intègrent dans la société française, les Algériens sont toujours inassimilables ». Pourtant, les études sur l’immigration portugaise sont alors quasiment inexistantes. De telles affirmations reposent uniquement sur des stéréotypes ethniques et des idées préconçues.

Bidonvilles d’Algériens et bidonvilles portugais, deux gestions politiques

Les bidonvilles dans lesquelles s’entassent au cours des années 1960 des Algériens, des Portugais, des Espagnols mais aussi, parfois, des Français, donnent lieu à des discours publics censés prouver la différence entre Portugais et Algériens. Au cours des années 1950, des milliers de travailleurs algériens – vivant parfois avec leurs familles – sont contraints de vivre dans des baraques car ils sont discriminés dans l’accès au secteur locatif privé et obtiennent difficilement des logements HLM que les municipalités, communistes notamment, réservent à leurs électeurs. De plus, la construction de foyers dans lesquels les autorités veulent les concentrer s’avère trop lente. Alors qu’il existait des taudis, des logements insalubres et des baraques dans la région parisienne dans les années 1920-1940 – la « zone » autour de Paris –, un nouveau terme est introduit pour caractériser l’habitat précaire des Algériens dans les années 1950 : les bidonvilles. Cette importation d’un terme forgé dans les colonies – au Maghreb plus précisément – est censée signifier la différence irréductible des Algériens, leur archaïsme et leur incapacité à vivre dans une société moderne.

Lorsqu’éclate le « scandale » des bidonvilles en 1964, avec la multiplication d’articles de presse et de reportages de télévision sur Champigny, cet habitat précaire et insalubre n’est pas présenté comme le signe de l’archaïsme ou de l’inadaptation des Portugais comme c’était le cas pour les Algériens. Il est plutôt dénoncé comme une situation insoutenable dans une France en pleine expansion économique et dont une large partie de la population accède à la consommation de masse et bénéficie de l’État-providence. Ainsi, en 1966, dans un recensement des populations vivant dans les bidonvilles, le nombre de Portugais est minimisé pour maintenir la représentation d’un habitat principalement investi par des Algériens non adaptés à la vie moderne.

Les logements étant insuffisants et la décision de Georges Pompidou de tolérer une immigration irrégulière portugaise faisant augmenter les flux migratoires, les autorités françaises – préfecture de police de Seine et mairie de Champigny – prennent la décision d’ »humaniser » le bidonville, au risque de le pérenniser : l’électricité est installée, les points d’eau multipliés, les ordures sont ramassées, les eaux usées évacuées et une antenne administrative est installée aux abords du bidonville. Là encore un traitement différentiel distingue la gestion des bidonvilles portugais et algériens : les bidonvilles de Nanterre, par exemple, où vivent principalement des Algériens ne bénéficient pas de ces « améliorations » et les quelques aménagements construits par les habitants après la fin de la guerre et l’indépendance de l’Algérie en 1962 sont détruits par les brigades Z de la préfecture qui quadrillent les bidonvilles afin d’empêcher qu’ils ne soient un peu moins inconfortables.

Les « années de boue » des immigrés portugais marquées du sceau de la violence

Qu’en est-il enfin de la violence ? Selon Laurent Bouvet, il n’y « avait pas de relations de violence » dans le bidonville des Portugais de Champigny. En premier lieu, de violence vis-à-vis de qui ? Si les travaux de Colette Pétonnet nous invitent à ne pas tomber dans le misérabilisme lorsque nous évoquons les bidonvilles, de nombreux habitants de ces bidonvilles ont vécu leur installation dans ces lieux comme violente. La mémoire de ces « années de boue »– tout comme sa non-mémoire – est marquée du sceau de cette violence. D’autre part, les quelques observateurs qui ont pénétré dans les bidonvilles lors de ces années soulignent le sentiment de peur qui y régnait. Les Portugais – partis irrégulièrement et ayant souvent encore leur famille au Portugal – craignent les informateurs de la police politique salazariste  : ils refusent de parler à ceux qui leurs sont étrangers, se cachent dans leurs baraques.

Lorsqu’en 1965, la préfecture de police de Seine a voulu connaître la population portugaise des bidonvilles, ces enquêteurs se sont confrontés au mutisme, à la peur et à des menaces. Ainsi, selon un rapport de la préfecture, « le bidonville de Champigny, malgré son importance, n’a pas pu être touché directement pour des raisons de sécurité des enquêteurs et des enquêtés. Une seule visite a pu y être faite et elle a été brutalement interrompue par un climat de violence et de représailles créé par un émissaire d’un propriétaire de baraques accompagné d’un passeur propriétaire de taxis ». Cette minutieuse enquête conclut du reste que « les Portugais vivent (…) complètement à l’écart de la société française« . La stratégie migratoire de la plupart de ces Portugais vise un retour rapide au pays, muni d’un pécule financier suffisant. On est alors loin d’un désir d’intégration, désir totalement anachronique à l’époque pour la majorité d’entre eux.

Les opérations de résorption du bidonville de Champigny commencent en 1966 et ne s’achèvent qu’en 1972. Lors de ces opérations, la police est systématique présente, de crainte de débordements. Les Portugais exercent souvent une « résistance passive », refusant fréquemment d’être relogés en foyer. Parfois, les destructions de baraques provoquent des échauffourées comme à Villeneuve-le-Roi en 1972 où, selon un rapport de police, un immigré portugais se jette « furieusement sur [un] fonctionnaire de police » et le blesse après avoir affirmé : « les flics vous êtes des assassins, pire que les SS, vous n’aviez pas à brûler ces planches et toiles, elles auraient pu servir pour notre chauffage. Au Portugal, les flics ne le feraient pas. Vous ne connaissez pas votre boulot« .

S’il ne faut évidemment pas généraliser à partir de quelques cas, il est fallacieux de présenter les bidonvilles portugais comme des lieux pacifiques que la police française quadrillait sans problème.

La « proximité culturelle », une construction sociale aux frontières mouvantes

Dans les années 1960, le bidonville portugais de Champigny a fait l’objet de nombreuses plaintes de Campinois signalant des problèmes de maintien de l’ordre. Ainsi en 1964, l’association des propriétaires de Champigny signale les « problèmes de cohabitation : les travailleurs portugais n’ayant pas le même genre de vie que les Français, ceci pose un problème de coexistence : bruits aux heures de repos, ignorance des règles élémentaires de pudeur et d’hygiène, non-respect des règlements français (code de la circulation). Arrogance croissante encouragée par l’attitude des ‘négriers-logeurs ». Cette association exige même l’intervention « des forces de police (commissaire, gendarmerie, préfecture de police) : que le code civil soit respecté à Champigny« . Les différentes plaintes de certains voisins du bidonville suggèrent que les immigrés portugais ne sont pas apparus comme « proches culturellement » ni immédiatement « assimilables sans aucun problème ». Le discours, imposé par les élites politiques et administratives de l’époque, qui s’est par la suite diffusé dans le reste de la société, s’appuyait pourtant fréquemment sur une opposition vis-à-vis des immigrés extra-européens. La « proximité » et la « distance » culturelle sont des constructions sociales aux frontières perpétuellement mouvantes.

L’histoire de l’immigration et des bidonvilles portugais est donc bien plus complexe que les stéréotypes véhiculés par Alexandre Devecchio et Laurent Bouvet. Leur propos est même marqué d’un cynisme certain. Finalement, l’expérience et le vécu des Portugais passés par les bidonvilles semble peu les intéresser. Ils ne cherchent en fait qu’à instrumentaliser une histoire qu’ils tordent et déforment pour l’utiliser dans leur volonté de stigmatiser d’autres immigrants et Français d’origine étrangère, principalement ceux provenant d’Afrique, que beaucoup affligent de tous les maux depuis plusieurs décennies. Or l’objet de l’Histoire ne doit pas être de donner des armes à ceux qui veulent diviser mais plutôt d’éclairer la réalité complexe d’aujourd’hui.

Victor PEREIRA

Victor Pereira, docteur en histoire à l’Institut d’études politiques de Paris, est maître de conférences à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Il mène des recherches sur l’émigration portugaise et sur l’histoire du XXe siècle portugais

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