Mouniati Moana vit à Mayotte. Comme beaucoup d’habitants de l’île et de la région, elle n’a que très peu apprécié les propos d’Emmanuel Macron. « Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien », avait dit dans un humour plus que douteux le président de la République. Pour cette enseignante, ses propos révèlent un mépris envers la situation de la région. L’occasion de rappeler la réalité extrêmement difficile sur place.

Une semaine après, le malaise est toujours présent. La blague du Président n’était pas seulement douteuse, elle était abjecte et immorale. Le genre de propos qu’on ne laisserait pas passer si elles émanaient de la bouche d’un ami, d’un proche, d’une connaissance. Emmanuel Macron n’est pas n’importe qui et il n’est surtout pas humoriste. Entendre le président du pays, tenir ce genre de propos et rire de la situation dramatique qui frappe l’archipel des Comores nous a tous laissés bouche bée. Le « Comorien » ici, est déshumanisé, comparé à de la marchandise, du poisson. Sa misère importe peu, celle-ci est même sujette à la plaisanterie. Scène surréaliste d’un renouveau politique qui avait fait de la morale son emblème.

Les kwassa-kwassa désignent des petits canots de pêcheurs à fond plat dotés de deux moteurs. Mais ils évoquent surtout un drame humanitaire dû à des milliers de morts depuis l’instauration d’un visa entre Mayotte et les Comores en 1995, faisant des eaux de Mayotte, le plus grand cimetière marin du monde après la Méditerranée. Entre 7 000 et 10 000 morts de 1995 à 2012 selon un rapport du Sénat. Les autorités comoriennes, parlent quant à elles de 12 000 morts. Qu’est ce qu’on se marre…

A bord des kwassas, kwassas, des Comoriens, des Africains de l’Est, des Malgaches aussi

Des personnes qui ont payé de leur vie pour échapper à la misère. C’est n’est pas une question de politiquement correct mais une question de morale et d’éthique, principes auxquels un président en exercice doit souscrire. Une blague, ce n’est pas rien. Ce sont des mots et les mots ont des conséquences. Les mots conduisent à nous interroger sur l’autre ainsi que sur la représentation et la considération qu’il a de nous.

Mais puisque cette réalité a l’air d’intéresser, parlons-en ! Des dizaines de milliers de personnes embarquent au péril de leur vie, dans ces kwassa, pour rejoindre Mayotte, 101ème département français, située à 70 km de l’île d’Anjouan et considéré dans la région comme un petit Eldorado. En 2014, 597 kwassa kwassas ont été interceptés par les autorités françaises, avec à leur bord 12 879 personnes.

Les Kwassa-kwassa transportent des Comoriens mais pas seulement. Des Africains de l’Est et des Malgaches empruntent aussi ces embarcations de fortune pour espérer une meilleure vie. Le plus souvent, ils rejoignent les Comores pour effectuer la traversée. Mais depuis quelques années, le phénomène se développe au départ de Madagascar où la traversée dure 24h. En mai 2016, un kwassa malgache, « le Kinga » avait fait naufrage causant 5 mors et 2 disparus. Ce phénomène du trafic commercial des Kwassa-Kwassa prend de l’ampleur au fil des années et place Mayotte face à une immigration massive qui perturbe son développement.M

Mépris envers les Comoriens, réduits à un état déshumanisé, mépris envers les habitants de Mayotte

Souvenez-vous il y a un an, des habitants de Mayotte lançaient une campagne sur Twitter sous le hashtag #SaveMayotte afin d’alerter les médias nationaux sur la situation insoutenable du département. Un an plus tard, ce hashtag est toujours d’actualité. Voir le président rire des kwassa-kwassa, c’est aussi le voir rire de la situation insoutenable que vit Mayotte et de nos difficultés au quotidien. « Le Kwassa-kwassa c’est à Mayotte » dit Emmanuel Macron. Il semble donc aux faits de la réalité dramatique que nous vivons ici. Dans ces propos, il y a un air de mépris. Du mépris envers les Comoriens, réduits à un état déshumanisé. Et du mépris envers les habitants de Mayotte, désabusés par les précédents gouvernements et qui attendent du nouveau président des actions concrètes pour la sortir de l’enfer qu’elle vit. Marine Le Pen arrivée 2ème au premier tour de l’élection présidentielle sonne comme une alerte envoyée à l’Etat, en qui nous avons de moins en moins confiance.

A Mayotte, 3 000 mineurs isolés dont les parents sont arrivés en kwassa-kwassa et ont été reconduits, sont livrés à eux-mêmes, réduits à la délinquance et pour lesquels ll’Etat n’offre aucune perspective. Mayotte a enregistré 9514 naissances en 2016 soit une moyenne de 26 naissances par jour. Une salle de classe à construire par jour. Un défi auquel les infrastructures sur place ne répondent pas. A Mayotte, les hôpitaux et les écoles sont saturées, les conditions de travail, dégradantes. Il y a un mois, le maire de Koungou, au nord de l’île a du clore les inscriptions pour les écoles maternelles et élémentaires de sa commune car il n’y avait pas assez de salles de classe pour les accueillir.

Mayotte, une cocote-minute prête à exploser

L’insécurité, ici, n’est pas qu’un sentiment : vols, viols, agressions, coupeurs de routes qui s’attaquent aux populations. Notre quotidien est rythmé par ces faits de délinquance et le climat d’insécurité impacte l’économie et les différents services de l’Etat. Mayotte souffre de l’attractivité. Chefs d’entreprises, médecins, professeurs, nombreux sont ceux qui veulent partir, qui ont même franchi le pas ou qui finalement, ne veulent plus venir s’installer.

A Mayotte, notre vivre ensemble est menacé. Les opérations de « décasage » pour déloger des personnes occupant illégalement des terrains se sont multipliés ces deux dernières années, perturbant l’harmonie entre les communautés de l’île. C’est une société en panne, déraillée qui ne sait plus comment gérer ces flux migratoires, entraînant crispations, tensions et souvent des violences.

Mayotte vit aujourd’hui une crise profonde. C’est une cocotte-minute prête à exploser. Derrière la carte postale, ce sont des déséquilibres profonds que connaît le territoire. Des inégalités criantes qui perturbent l’avancée du territoire et sa cohésion sociale.

En tant qu’habitante de Mayotte, j’aurais souhaité comme première remarque du président de la République sur la situation invivable de notre département, autre chose qu’une blague de très mauvais goût. A quand des actions concrètes ?

Mouniati MOANA, enseignante, Mayotte

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