Patrick Mennucci arrive au pas de charge. Il est en retard. La presse est déjà là, l’occasion est trop belle : ce matin, on inaugure un chiotte. Les représentants de l’entreprise Decaux piaffent devant la mairie de secteur. Ils sont sur la sellette, la sanisette, c’est eux. Le maire de secteur socialiste du centre-ville de Marseille entraîne tout le monde dans son sillage, vers les allées Gambetta, pour contempler et commenter l’installation.

« N’allez pas me le fatiguer, hein ! s’exclame au passage un administré visiblement très fan du tonitruant ténor socialiste. Il en fait trop, Patrick. N’allez pas me l’abîmer. On en a encore besoin. » Mesuré, le maire remercie de l’encouragement.

Nous approchons de l’objet de tant d’agitation. Il s’agit d’une des célèbres sanisettes que Decaux implante dans toutes les communes de France depuis les années 70. Le représentant de l’équipementier public présente la bête, encore au stade du raccordement. « Cette toilette est entièrement automatisée et très simple d’utilisation. Vous appuyez sur ce bouton pour y entrer. Quand vous sortez, l’intérieur est entièrement nettoyé avec un produit désinfectant. Bien entendu, tout ceci est gratuit. »

Mennucci intervient : « Oui, enfin, c’est gratuit pour l’utilisateur. Car cela coûte quand même 120 000 euros pièce. Vous multipliez par 10 pour toutes celles que l’on installe à Marseille et vous avez un budget d’1,2 million. C’est pas donné. A ce prix-là, c’est la Rolls des toilettes. » 120 000 euros ? Dans l’assistance personne n’en revient. Une présidente de Comité d’intérêt de quartier (CIQ) du secteur s’interroge : « Mais qu’est-ce qui peut coûter aussi cher ? » Mennucci, déjà spécialiste : « C’est l’automatisation, je pense, parce que le reste… Vous imaginez ? C’est le prix d’un studio en centre-ville. »

« Justement, interrompt une autre présidente de CIQ. N’y a-t-il pas un risque que certaines personnes y élisent domicile ? Sur le cours Joseph Thierry où j’habite, les SDF dorment même dans les cabines téléphoniques. » Le gars de Decaux avait prévu l‘objection, il dégaine : « Au bout de 20 minutes, une lumière rouge s’allume à l’intérieur et un buzzer se fait entendre. Ensuite, la porte s’ouvre. C’est une sécurité, surtout en cas de malaise. Et j’ajoute que contrairement à la légende, on ne peut pas rester coincer à l’intérieur. » La dame du CIQ est déçue, c’était sa deuxième question, et elle n’a pas eu le temps de la poser. Alors elle enchaîne : « D’ailleurs, j’espère que vous allez en installer une Cours Joseph Thierry parce que dans certains endroits, c’est vraiment une calamité. »

Là, on touche au thème central de toutes les campagnes municipales, la propreté. Le maire s’empare du sujet : « C’est un vrai problème dans tout le centre-ville. Et c’est vrai que dans certains coins, c’est l’infection. Dernièrement, je suis intervenu auprès d’un homme qui urinait contre un mur. Il m’a répondu ‘où vous voulez que j’aille ?’. Eh bien j’étais embêté pour lui répondre. »

Finalement, c’est le vrai sujet : pourquoi les urinoirs, toilettes publiques ont disparu du centre-ville ? « Cela fait 30 ans qu’ils sont fermés, répond Patrick Mennucci. Il y en avait un peu partout. Bon, il faut d’abord dire que les dames pipi étaient payées au noir. Et, aujourd’hui, on ne pourrait plus. Mais je pense qu’on a dû les fermer pour des raisons de mœurs. Le soir, c’était aussi un lieu de prostitution et de rendez-vous, si vous voyez ce que je veux dire… »

N’empêche, avec 1,2 million d’euros, on pourrait en payer des dames pipi… Et en ces temps de crise. Un mendiant profite de cette fin de conférence de presse, pour glisser sa coupelle sous le bras de l’élu, qui l’ignore. lI a autre chose à faire, les dames du CIQ veulent lui montrer le carré de pelouse qui sert de chiottes aux chiens du quartier. Journée à thème. Maire de secteur, c’est vraiment un boulot sans repos, ni répit.

Benoît Gilles (Marseille Bondy Blog)

Benoît Gilles

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