Alain Juppé, candidat de la primaire de la droite et du centre, était à Argenteuil ce mercredi matin. Là même où son adversaire principal, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, en 2005 avait promis de « débarrasser le quartier de la racaille ». Un déplacement qui a attiré bien plus les journalistes, venus nombreux, que les habitants. Reportage. 

Un candidat à la présidentielle, ses conseillers, une meute de journalistes, une poignée de supporters et, à quelques mètres de là, des habitants mi-amusés mi-consternés par le spectacle proposé. Tout ça sur à peine trois cents mètres. Voilà, résumé, le tableau du déplacement d’Alain Juppé à Argenteuil (Val d’Oise), ce mercredi matin. Accueilli par le maire (LR) de la ville, Georges Mothron, le favori de la primaire de droite n’a fait aucune annonce ni rencontre bouleversante dans le quartier du Val d’Argent Nord. Mais il est venu sans heurt là où Nicolas Sarkozy avait promis, en 2005, de « débarrasser le quartier de la racaille ». Juppé pourra se prévaloir d’avoir été vu à la télévision : c’est déjà beaucoup, et probablement suffisant, dans une campagne électorale à l’ère du symbole et de l’image.

« S’il voulait vraiment nous rencontrer, il ne serait pas venu à cette heure-là ! »

Il faut dire que la visite avait été soigneusement préparée par les soutiens locaux du maire de Bordeaux. A commencer par l’horaire du déplacement. Juppé a déambulé dans le quartier entre dix heures du matin et midi. « C’est exactement l’horaire où il n’y a personne, peste une habitante du quartier qui souhaite rester anonyme. Les gens travaillent, vont à la fac, sortent… S’il voulait vraiment nous rencontrer, il ne serait pas venu à cette heure-là ! »

Et parce que le diable se cache dans les détails, rien n’a été laissé au hasard. Devant la boulangerie, Nicole, une cliente de 71 ans, riveraine, ironise : « Vous voyez, cette dalle, au sol ? Eh bien, ça fait un mois qu’elle est cassée et qu’on le signale à la responsable du quartier. Comme par hasard, ce matin, ils sont venus la refaire ! «  Un peu plus loin, ce sont les panneaux d’affichage qui sont l’objet de toutes les attentions des militants locaux. Il faut dire que le drame n’est pas loin : quelques affiches de Nicolas Sarkozy y traînent ! Fissa, des beaux posters siglés « AJ » sont collés les uns à côté des autres.

Entre deux belles images, Alain Juppé a bien discuté. Dans un café avec des élus et militants de quartiers, à l’annexe de la mairie ou dans quelques commerces. A y regarder de plus près, beaucoup de ceux qui ont eu le privilège de discuter avec Juppé sont des sympathisants ou des militants de la section locale des « Républicains ».

« On aurait bien aimé lui poser des questions, connaître son programme »

A l’extérieur de la meute, un jeune du quartier tente d’interpeller le candidat. Il est un peu grande gueule, chambre gentiment le maire de Bordeaux mais semble avoir des choses à lui dire. Un des conseillers d’Alain Juppé glisse alors à un membre de la sécurité : « Le petit jeune, là, il ne faut pas le laisser rentrer ». D’un signe discret de la main, un membre de l’équipe enjoint de ne pas laisser entrer un journaliste. Un filtrage dont s’insurge Malek Scalbert, militant socialiste local, qui interpelle, bruyamment et devant les caméras, l’ancien Premier ministre. « C’est une pure opération de communication, ce que vous faites. Où sont les Argenteuillais ? » Il y en a bien certains… qui s’occupent de la sécurité. Des employés de la ville, plus exactement, habituellement médiateurs dans les quartiers mais réquisitionnés pour les besoins de la campagne d’Alain Juppé. « Normalement, à cette heure-ci, on tourne dans les quartiers, on discute avec les jeunes. Là, on nous a demandé d’être là », nous raconte l’un d’entre eux. « C’est dommage, glisse Marouane, un jeune trentenaire du quartier qui regarde ça de loin. Il n’y a quasiment que des journalistes et des policiers en civil. Pourtant, on aurait bien aimé lui poser des questions, connaître son programme. Par exemple, moi, j’aimerais bien lui demander pourquoi notre bureau de poste, fermé, n’a toujours pas rouvert ».

Côté service public, Alain Juppé a tout de même réussi un miracle, ce mercredi. Il a fait ouvrir l’antenne locale du commissariat central avec près de deux heures d’avance. D’habitude, à l’heure à laquelle il est venu saluer les policiers, les habitants y trouvent porte close. On glisse cette information à Alain Juppé, qui répond, dans un sourire. « C’est aussi pour ça que je propose d’augmenter les effectifs de police. S’il y avait plus de policiers, ils pourraient ouvrir plus tôt ». 

« Depuis 2005, je n’ai pas bougé.  Lui, Juppé, il va passer, repartir et, au final, ma vie n’aura pas changé »

Voilà au moins un sujet de fond sur lequel il s’est exprimé à Argenteuil, au milieu de brefs échanges avec quelques commerçants et des questions sur le ralliement de Valérie Pécresse ou son duel avec Nicolas Sarkozy. On a bien essayé de lui parler de ces « zones de non-droit » auxquelles il appelle fréquemment à mettre fin. On lui a demandé, justement, si ce quartier de la dalle d’Argenteuil en était une. Réponse brève : »Non, je ne crois pas ». Mais alors, où peut-on diable en trouver ? A-t-il des exemples ? » Il y en a, cherchez, vous trouverez bien ». Quels sont alors les critères? « Le taux de violence, des choses comme ça… Et puis, il faut demander aux habitants ». 

Alors que Juppé pénètre dans un commerce, le gérant du taxiphone tout proche, se montre un brin désabusé. « Il est là parce que la dalle d’Argenteuil, c’est un nom, une réputation, un symbole… Mais ça s’est beaucoup calmé, ici, assure-t-il. Il y a des problèmes, c’est évident, comme dans beaucoup d’autres endroits. Mais on le sait, ça n’est pas ce qu’il veut faire croire en venant ici ». Karim, un jeune habitant du quartier, est posé avec un ami à regarder le cortège du « Juppétour » non sans une pointe d’ironie. Il était déjà là, adolescent, en 2005, lors de la visite devenue fameuse de Nicolas Sarkozy. « Depuis, je n’ai pas bougé, je suis là. Lui, Juppé, il va passer, il va repartir et, au final, ma vie n’aura pas changé ». Il est bientôt treize heures, le candidat file en voiture, les journalistes se dispersent et la dalle retrouve sa torpeur d’un début d’après-midi. De cette vie, de cette ville, de ces gens qui l’ont scruté de loin, Alain Juppé n’aura pas vu grand-chose. Mais qu’importe : il est venu à Argenteuil, et c’était là pour lui l’essentiel.

Ilyes RAMDANI

Articles liés

  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021
  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021