Des dizaines de micros et caméras. Des figurants. Une star pour ce film à gros budget : Rachida Dati, la ministre de la justice. Le tout dans un décor exceptionnel : le centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis. Comme pour douze millions d’élèves à travers la France, quelques jeunes prisonniers font leur rentrée scolaire. L’occasion pour la garde des sceaux de visiter l’aile spécialisée à l’éducation. 767 élèves détenus mineurs, volontaires pour ce programme, y sont inscrits. Et c’est parti pour le show : il est 14h30 ce mardi 2 septembre.

Une lourde porte en fer. Des familles sont pressées de voir leurs proches emprisonnés. Des mères s’apprêtent à serrer leur ado dans leurs bras. Dans quelques minutes, des jeunes filles en manque d’amour embrasseront leurs fiancés, langoureusement. Assise sur un banc, devant la porte, une dame patiente. Son fils de 23 ans est de l’autre côté de la porte gigantesque. Entre quatre murs. « Il a pris trois mois », dit-elle un peu honteuse. La peine n’est pas lourde mais pour cette mère, c’est une épreuve sans précédent. « J’ai été le voir qu’une seule fois, car il ne veut pas que je vienne. C’est vraiment dur pour moi d’y aller, il faut avoir beaucoup de courage », ajoute-t-elle.

Une dame nous interrompt : « Nos gosses ne nous le disent pas mais ça doit être vachement difficile de vivre là-dedans. » Tout le monde fait « oui » d’un signe de tête. C’est l’heure d’y aller. Pour ces familles, bientôt les retrouvailles. Les battements des cœurs s’accélèrent. Les yeux se mouillent. « Surtout, ne partez pas, on a beaucoup de choses à vous dire sur les conditions de détention », nous prévient la dame avant de s’éloigner avec détermination.

Pour nous aussi, c’est l’heure d’y aller. L’attaché de presse nous fait signe, la ministre va bientôt débarquer. La porte s’ouvre sur la cour. Le troupeau médiatique s’élance tel un taureau dans l’arène. Les jeunes détenus hurlent. Les décibels explosent. Des insultes fusent. Derrière les barreaux, on aperçoit certains regards. « Libertad » hurle celui du deuxième. Du RAP se mêle aux cris de désespoir. Les objectifs, face à ce torrent de colère, s’abaissent sur ordre du staff de la ministre. La traversée de l’arène s’achève. Le décor est planté.

Enfin, elle arrive. La ministre doit sûrement jubiler devant tant de presse présente ! On pénètre dans la première classe de jeunes détenus. Des élèves sont face à un tableau blanc, en plein test de compétences mathématiques. Elle s’approche du premier des jeunes et récite, en prenant son air grave, sa première scène. « Ecoutez, commence-t-elle, j’espère pour vous que c’est la dernière fois que vous vous retrouvez là. » Elle répétera ces mots à d’autres élèves au cours de sa visite à Fleury-Mérogis. Classe suivante, cours d’anglais. La presse veut de l’image, la ministre, elle, fait son métier. Et son métier, aujourd’hui, c’est de la comm’. Les jeunes détenus promettent d’en finir avec les conneries et la garde des sceaux avertit que « la prochaine, vu l’âge avancé, ce sera la cour d’assises et des longues peines ».

Dernière étape du voyage, une rencontre prolongée avec quatre grands gaillards, bien décidés à décrocher un diplôme en taule. Rachida Dati s’installe face à eux, alterne entre la maîtresse stricte et la psy compréhensive : « Vous avez des parents ? Et ils viennent vous voir ? » Dans le cas de Lyès*, ni sa mère, ni son père ne viennent lui rendre visite. « Je suis délinquant depuis l’âge de 13 ans et j’ai été jugé quatre ou cinq fois avant d’être condamné à de la prison. » Lyès n’a pourtant pas le profil-type d’un délinquant, si tant est qu’un tel profil existe. « J’ai eu mon brevet et je pouvais aller en général », explique-t-il. La ministre lui rappelle qu’il « gâche ses chances ». Il le sait.

Ensuite, Nassim, Issa et David font le récit de leur cas personnel. Rachida Dati écoute. Vient l’heure pour elle de s’éclipser. Dans quelques minutes, la prison ne sera plus qu’un souvenir. Juste le temps, encore, de souligner, satisfaite d’elle-même, qu’il n’y a « aucune surpopulation chez les mineurs ». La star de la place Vendôme a rempli son rôle à merveille, elle rejoint sa voiture aux vitres fumées. Quelques pas, le regard baissé. Elle ne veut pas voir cette réalité : la cour s’embrase. Dans plusieurs cellules, on a mis le feu aux draps blancs.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

*Les prénoms ont été modifiés.

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