A l’heure où Eric Zemmour est invité sur de nombreux plateaux de télévision pour diffuser une idéologie d’extrême droite, la candidature à la Présidentielle d’Anasse Kazib  est aux antipodes de la programmation des débats des chaînes d’information. Le candidat est un syndicaliste, ouvrier, franco-marocain, musulman, de 34 ans, pour représenter Révolution Permanente, un parti d’extrême gauche trotskyste révolutionnaire.

Dans l’Eure, les équipes de Révolution Permanente sillonne les chemins à la recherche des parrainages. © Anissa Rami.

Et pour pouvoir présenter leur candidat au premier tour, les militant·e·s de Révolution Permanente sillonnent toute la France à la recherche des 500 parrainages requis pour concourir à la Présidentielle, « pour l’honneur des travailleurs » et « celles et ceux qui sont invisibilisés », comme l’affirme le candidat dans sa vidéo de campagne.

Avec Esther, étudiante et assistante d’éducation dans un collège, et Yassine, conducteur de bus à la RATP, la tournée des signatures commence dès 9 heures du matin. Esther qui réalise son vingtième jour de recherche de signatures a réussi à obtenir deux promesses de signatures. Yassine qui cumule cumule 5 jours de recherches est quant à lui très fier d’annoncer avoir obtenu une nouvelle promesse de signature la veille dans les Yvelines, « Je suis content parce que c’est un canton plutôt de droite pourtant »,.

Premier Objectif : Trouver le maire !

A leur arrivée dans le département de l’Eure en Normandie, Yassine donne le top départ : « Objectif : Trouver le maire ! », et ça pour une dizaine de villages.

Premier arrêt : Rosay-sur-Lieure, un village de 568 habitant·e·s dont le maire sans étiquette est élu depuis 2016. Ce village n’a pas été choisi au hasard par les militant·e·s : « Il faut faire des choix, et mettre certaines mairies en priorité, on vise d’abord les petites mairies sans étiquette. Quand y’a plus de 1000 habitants, y’a plus d’étapes avant d’arriver au maire », explique Esther.

Les petites mairies, c’est l’objectif des deux militants pour tenter de convaincre plus facilement.

« Priorité aussi à celui qui vient d’être maire, car celui qui est là depuis des années et ne parraine personne c’est chaud. On doit viser d’abord ceux qui ne sont pas hostiles aux parrainages, à la gauche, ni aux petits candidats », complète Yassine. Nom du maire, catégorie socio-professionnelle, candidat·e parrainé·e ou non à la dernière élection, adresse, tout est collecté pour optimiser les tournées.

Quand le stalkage sur internet n’a pas suffit, c’est le moment d’utiliser les méthodes de terrain pour trouver l’adresse personnelle du maire. Avec l’expérience, ces deux militant·e·s n’hésitent plus à sonner chez les habitant·e·s ou à demander aux passant·e·s. A Rosay-sur-Lieure, après avoir rafraichi la mémoire d’une passante sur le nom du maire, coup de chance elle donne une indication : « Ah oui ! C’est à la ferme, à votre droite jusqu’à la mare ! »

Deuxième étape : Appuyer sur l’argument démocratique pour convaincre

Pour les militant·e·s de Révolution Permanente, qui présentent pour la première fois un candidat, acquérir les 500 signatures est un parcours du combattant : « Aux dernières Présidentielles, Fillon a obtenu 3635 signatures, Hamon 2039. Ils font la pluie et le beau temps de la politique. Pour eux c’est facile ils ont déjà des élu·e·s partout et n’ont même pas besoin de se déplacer » affirme Yassine qui regrette ce filtre qu’il considère « anti-démocratique ».

En France, 42 000 élu·e·s (maires, députés, conseillers, sénateurs…) peuvent donner une signature à un·e candidat·e. Parmi ces élu·e·s, en 2017, c’est seulement 34% qui ont apporté leur parrainage à un·e candidat·e.

Lors des rencontres de la journée, beaucoup de maires rencontrés ont revendiqué ne parrainer personne : « Je ne parraine pas de candidats, je suis sans étiquette, je fais vraiment les choses pour les habitants. Je ne suis pas dans la politique », a répondu l’un des maires aux sollicitations de Yassine et Esther.

Discuter, argumenter pour tenter de convaincre les maires sans parrainages. © Anissa Rami. 

Habitué·e·s à ces réponses, les deux militant·e·s savent que certain·e·s maires ne souhaitent pas être affilié·e·s à un parti politique. Face à ces réticences, iels sont préparé·e·s : « Ne parrainer personne c’est un choix politique car vous laissez les mêmes au pouvoir », « même si vous ne validez pas notre programme, c’est un acte démocratique de donner votre parrainage. La position de notre candidat doit pouvoir être entendue dans le débat démocratique » argumentent les militant·e·s, sans mentionner leur programme politique.

Des choix de parrainage parfois compliqués pour les maires

Ce sont aussi les enjeux politiques locaux qui peuvent influencer le choix de parrainage des maires, comme témoigne un autre militant de Révolution Permanente : « J’ai rencontré un maire instituteur, syndicaliste, qui apprécie la candidature d’Anasse mais qui nous a expliqué : ‘Moi je veux réparer la départementale qui passe devant ma commune, si je parraine un autre candidat que Xavier Bertrand le conseiller régional et le conseiller départemental qui sont dans sa poche ne vont peut-être pas me financer’.»

J’apprécie la démarche que vous veniez
me voir.

« Je reçois beaucoup de mails. Ça fait 7 ans que je suis maire, c’est ma deuxième échéance présidentielle, et personne n’est jamais venu nous voir en personne », a affirmé l’une des maires rencontrée lors de sa permanence à la mairie. Cette proximité avec les élu·e·s est très importante pour les militant·e·s qui revendiquent un candidat connecté aux réalités de terrain qui défend les services publics. Cette rencontre physique fait souvent pencher la balance en leur faveur.

Même si on n’a pas les 500 parrainages, c’est quand même un grand gain politique pour nous.

«J’apprécie la démarche que vous veniez me voir », s’est réjouit l’un des maires les plus jeunes du canton. Alors qu’il avait pourtant annoncé au début de la conversation ne parrainer personne, il a souhaité en savoir plus sur le programme du candidat et a promis aux militant·e·s de réfléchir pour un potentiel parrainage. Une grande victoire pour les militant·e·s qui repartent sans signature, mais reviendrons vers ce maire dans quelques semaines en espérant une issue positive : « Il y a des tournées où on ne trouve aucun maire. Là on était les seul·e·s à se déplacer, on leur a tapé dans l’œil. On en a trois qui hésitent et qu’on va revenir voir, donc c’est une bonne tournée. »

Jusqu’au 13 mars 2022, Yacine et Esther vont se démener pour fournir au conseil constitutionnel les 500 signatures nécessaires.

Les militant·e·s qui ont atteint plus de 50 promesses de signatures pour le moment ont encore beaucoup de chemin à parcourir mais iels restent déterminé·e·s et tirent déjà des bilans positifs de cette campagne : « Même si on n’a pas les 500 parrainages, c’est quand même un grand gain politique pour nous. On fait grandir l’organisation, on crée des liens entre camarades et on garde des liens avec des élu-e-s dans toute la France » conclue Yassine sur la route du retour et qui planifie déjà la prochaine tournée.

Anissa Rami

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