Dans la sixième circonscription de Seine-Saint-Denis, qui réunit Aubervilliers et Pantin, l’heure est aux premières tractations pour les élections législatives de juin 2017. La députée sortante, Elisabeth Guigou, va-t-elle se représenter ? Sa décision pourrait changer la face de la campagne, notamment à Aubervilliers, où elle est l’objet de vives critiques.

Il y a l’actualité brûlante : les primaires à droite et à gauche, et l’élection présidentielle qui s’amorce. Il y a la perspective, plus lointaine, des élections municipales de 2020, qui restent toujours le rendez-vous majeur de la vie politique locale; et puis, il y a, entre les deux, cette échéance loin d’être une formalité à Aubervilliers : les élections législatives prévues les 11 et 18 juin prochain. Dans la commune de Seine-Saint-Denis, l’élection du député partagé avec la voisine de Pantin s’annonce comme un nouveau moment de tension dans une vie politique locale déjà bien mouvementée.

« C’est maintenant que ça va s’animer », reconnaît Anthony Daguet, premier maire-adjoint d’Aubervilliers, l’un des chefs de file du parti communiste local. De fait, ces prochaines semaines devraient permettre d’y voir plus clair dans le flou ambiant. En répondant, d’abord, à la question la plus urgente  : Elisabeth Guigou, la députée sortante, va-t-elle se représenter ?

Arrivée en 2012 dans la circonscription, après le redécoupage de la carte électorale locale, l’ancienne garde des Sceaux l’avait emporté assez facilement obtenant 43% des voix au premier tour puis… 100% au deuxième tour, son concurrent communiste, Patrick Le Hyaric, s’étant désisté à son profit. Mais en cinq ans, de l’eau a coulé sous les ponts et l’équation politique n’est plus franchement la même.

D’abord parce que la gauche socialiste, conquérante et en quête d’alternance il y a cinq ans, apparaît bien affaiblie aujourd’hui. Après un quinquennat laborieux de François Hollande, le contingent PS à l’Assemblée pourrait se réduire comme peau de chagrin et compliquer la tâche des candidats sur le terrain.

Un bilan contrasté et critiqué

La personne d’Elisabeth Guigou est loin, par ailleurs, de faire l’unanimité. Comme en 2012, la femme politique, âgée de 70 ans, traîne comme un boulet une image de parachutée, trop peu présente dans la circonscription. « Guigou ? Qu’est-ce qu’elle a fait depuis 4 ans et demi ?, interroge Anthony Daguet. Elle utilise sa réserve parlementaire comme chaque député, vient aux commémorations ou aux grands événements, mais à part ça… Je ne l’ai pas vue mener de grands combats ici ». Samir Maizat, président du mouvement citoyen 100% Aubervilliers, candidat aux municipales en 2014 et militant associatif local ne mâche pas ses mots non plus. « Elle représente tout ce que les citoyens rejettent, complètement déconnectée et invisible que ce soit à Pantin ou Aubervilliers. Cette circonscription fait partie d’un département très jeune, qui a besoin d’être représenté par un citoyen qui y vit, impliqué et soucieux des citoyens qui y habitent. »

D’autres lui reprochent aussi son engagement plus national que local. Dès sa nomination, elle a ainsi candidaté pour la présidence de l’Assemblée, avant d’obtenir celle de la commission des Affaires étrangères, puis de postuler pour devenir Commissaire européen, en vain.

Elisabeth Guigou défend son bilan

Malgré tout cela, Elisabeth Guigou a quelques arguments à faire valoir. La circonscription est globalement, envers et contre tout, favorable aux socialistes. Pantin a ainsi élu sans discontinuer depuis 1981 un candidat PS aux législatives (un certain Claude Bartolone jusqu’en 2012), tandis qu’Aubervilliers avait fait le choix PS entre 2007 et 2012, en la personne de Daniel Goldberg. Malgré les remous locaux, la stature nationale d »Elisabeth Guigou plaide également en sa faveur, dans une circonscription où les figures connues dans les deux villes ne sont pas légion. Et puis, le PS a réservé l’investiture à une femme, ce qui limite de facto nombre d’ambitions potentielles.

Elisabeth Guigou, elle, met en avant « les résultats qu’elle a obtenus ». « J’ai voté des lois qui sont, à mon avis, favorables aux habitants, répond-elle au Bondy Blog. Comme la hausse du RSA et des bourses, les 60 000 postes dans l’Éducation nationale, les emplois d’avenir dont 1 621 en Seine-Saint-Denis. J’ai saisi le ministre de l’Intérieur des problèmes de sécurité, et l’ai invité à venir dans notre département où il a annoncé des renforts de policiers ». Elle vante également son implication dans les grands projets, comme le Campus Condorcet « qui va changer la ville » et sa capacité à jouer de ses réseaux. « J’ai personnellement appelé le président de La Poste au sujet du bureau des 4-Chemins (…), j’ai provoqué des réunions avec le ministre des Sports sur la piscine olympique ».

Bref, la députée est fière de son bilan et c’est ce qui devrait la pousser à annoncer, dans le courant du mois, sa candidature. « Elle a envoyé suffisamment de signaux pour qu’on comprenne qu’elle en a envie », glisse un militant socialiste local. L’intéressée s’en défend et assure : « Je n’ai pas encore pris ma décision, j’ai besoin encore de quelques jours réflexion. Il faut que je continue de consulter ma famille, mes amis, les militants et les habitants de la circonscription ».

Najat Vallaud-Belkacem ou Myriam El Khomri parachutées ?

Au rayon des motifs qui pourraient la dissuader d’y aller, Elisabeth Guigou évoque d’abord « un contexte national beaucoup moins porteur que la dernière fois » et une forme d’usure personnelle. « A l’âge que j’ai et après trois mandats en Seine-Saint-Denis, je peux avoir envie de faire autre chose… Ma famille aussi (rires) ». Elle met en avant aussi l’éventualité de promouvoir une autre candidature, nouvelle et probablement plus jeune. « Il faut revivifier un peu la politique. Cela peut faire partie de ma réflexion ».

Mais l’exercice d’auto-persuasion ne dure pas très longtemps. La difficulté annoncée du scrutin ? « C’est plutôt de nature à me donner envie d’y aller, sourit-elle. J’aime me battre ». La possibilité de passer la main ? Imaginable, bien sûr, mais… « Il faut aussi être en mesure de garder la circonscription ». Sous-entendu : qui, au PS, peut se targuer d’avoir plus de chances de l’emporter qu’elle ?

Et si Solférino décidait d’utiliser cette circonscription pour recaser une ministre de François Hollande ? Un temps, le nom de Najat Vallaud-Belkacem était évoqué avec insistance dans les cercles politiques locaux. Récemment, c’est celui de Myriam El Khomri qui a surgi dans la presse. La ministre du Travail souhaite être investie dans le 18e arrondissement, pas très loin d’ici, mais Anne Hidalgo, la maire PS de Paris, s’y est montrée farouchement opposée. La sixième circonscription du 93 pourrait alors servir de refuge…

Le PCF, le PRG et EELV pourraient lui tourner le dos 

Si sa candidature se confirme, Elisabeth Guigou devra répondre à une autre question : avec qui faire campagne ? Il lui faudra, d’abord, trouver un suppléant. Celui qui occupe actuellement cette fonction, Bertrand Kern, maire de Pantin, pourrait ne pas rempiler. Dans les cercles PS locaux, on assure qu’il se serait bien vu briguer l’investiture pour lui succéder. Elisabeth Guigou se défend : « Il s’est exprimé publiquement et a expliqué qu’il souhaitait rester maire. Pourtant, il ferait un excellent député. Si je ne me présente pas, c’est lui que je soutiendrai. Et si je me présente, j’aimerais faire un ticket avec lui ».

Après son suppléant, la septuagénaire devra trouver une équipe, des militants avec qui faire campagne. Après quatre ans et demi de présidence Hollande, il n’est pas dit que l’hypothèse de tracter pour le parti à la rose déchaîne les passions à Aubervilliers. D’autant plus que la section locale est en pleine recomposition, minée par des querelles internes après le décès de Jacques Salvator, ancien maire de la ville (2008-2014) et leader du PS local pendant plusieurs décennies. « Ça a été un moment douloureux, reconnaît Elisabeth Guigou. Mais l’unité se refait. On est en très bonne voie ».

Troisièmement, il lui faudra trouver des alliances. Pas une mince affaire non plus. A Aubervilliers, le PRG, habituel allié du PS, a rejoint la majorité municipale après l’élection de Meriem Derkaoui fin janvier. Les communistes sont bien plus des concurrents que des potentiels alliés. « La question de l’union dès le 1er tour ne s’est même pas posée, confirme Anthony Daguet, que le PCF pourrait investir dans la circonscription. Ce n’est pas possible aujourd’hui ».

Enfin, Europe Ecologie-Les Verts ne semble pas non plus très enclin à une campagne commune. « La tendance est plutôt à ne pas partir avec le PS, indique Tahar Raaf, secrétaire de section d’EELV à Aubervilliers. A titre personnel, il me paraît hors-de-question de soutenir Elisabeth Guigou, qui a soutenu la déchéance de nationalité ou la loi Travail… Au niveau local non plus, elle n’a pas été à la hauteur des attentes. Et je suis très attaché au fait que les représentants soient issus des représentés. Ce n’est pas le sentiment que j’ai à son sujet ».

Quand ces trois conditions seront réunies, il faudra à Elisabeth Guigou partir à la chasse… aux électeurs. « Toutes les personnes que je croise ont un constat plus que sévère sur notre députée », tacle Tahar Raaf. L’intéressée ne partage pas l’analyse. « Les gens m’aiment bien, croit-elle savoir. Ceux que je rencontre sont souvent très chaleureux. J’ai l’impression d’avoir aidé. Et j’ai le sentiment que les habitants sont plutôt fiers et contents d’avoir quelqu’un qui peut peser pour les représenter ». Un discours de sortante… ou de future candidate ? Réponse avant le 20 novembre.

Ilyes RAMDANI

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